Sexe et folie

Voici l’avant dernière histoire Berlinoise…Dans celle-ci, un homme, Oscar W., est aux prises avec ses fantasmes. Ses pulsions sont si grandes que la réalité prend la forme de sa folie.

Pour certains hommes, les femmes sont présentes dans chaque geste de leurs envies. La fin est inévitable, comme l’avait été la naissance de nos désirs…

Vous n’avez rien à voir avec lui ? En êtes-vous sûr(e) ?

HUGEN ET MUNEN

“Hugen et Munen sont les deux

corbeaux d’Odin. L’un connaît

le passé, et l’autre l’avenir.”

Dictionnaire des Mythologies

Le premier jour, un homme qui s’appelait Oscar W., comme bon nombre d’allemands de sa génération, reçut une petite lettre, sur laquelle, outre son nom et son adresse, il était noté 1/10, en haut et à gauche de l’enveloppe. Il l’ouvrit. A l’intérieur, il y avait une carte de style bristol. Sur celle-ci, on avait juste inscrit : Bonjour.

Il remit le bristol dans l’enveloppe, l’enveloppe dans sa poche, alla prendre son tramway et, peu de temps après, s’installa devant un écran d’ordinateur, comme la plupart des gens. Quelque fois, il pensait à l’enveloppe, la sortait de sa poche, regardait les deux chiffres et la forme de l’écriture, enfantine, féminine et appliquée.

Le soir, il rentra chez lui, dans le quartier de Wedding, au bord de la bruyante Chausseestrasse, dîna seul en se promenant d’une chaîne à l’autre, puis se coucha peu avant minuit. Il pensait à la lettre mais s’endormit avant d’aller la rechercher dans sa poche. Il avait prit l’habitude de s’endormir en évitant de penser à des choses agréables, surtout aux femmes. S’il commençait, le sommeil s’éloignait, la mauvaise humeur le gagnait. Le lendemain, il n’était pas apte à effectuer correctement les tâches qu’on lui demandait.

Il aurait préféré rencontrer des femmes que de penser à elles. Malheureusement, toute confiance en lui dans ce domaine l’avait quitté. Il avait perdu l’espoir de rencontrer quelqu’un.

Une fois par mois, il rendait visite à Yutta, sur Oranienburgerstrasse. Elle se tenait toujours près de l’entrée de Monbijou-Park, déambulant dans ses grandes bottes noires et plaisantant avec les buveurs attablés le long de la rue. Elle attendait les hommes comme lui et croyait leur donner ce qu’ils attendaient.

Le second jour, Oscar W. trouva la seconde enveloppe, avec la même écriture appliquée. On avait noté 2/10, en haut à gauche. Elle contenait le même genre de bristol et cette fois, il était écrit : Aimer. Il ne rangea pas la lettre, la garda à la main jusqu’à l’arrêt du tramway et regarda le mot plusieurs fois, debout, serré contre d’autres voyageurs.

Durant la journée, il tenta de ne s’intéresser qu’aux chiffres et aux codes que l’écran lui demandait de mettre en ordre.

Le soir, il sortit le bristol de l’enveloppe, regarda encore le mot comme s’il allait bouger, puis il le glissa dans la première enveloppe, serré contre le premier.

Le troisième jour, il ne fut pas surpris de trouver une nouvelle lettre. Le contraire l’aurait cruellement déçu. Cette fois, il était écrit : S’exciter. Il s’étonna de la crudité de ce verbe, qui sonnait comme le souffle d’un coureur de fond. Il se troubla. Maintenant, cette provocation l’embarrassait. La protection fragile qu’il s’était confectionné vacillait au contact de mots comme celui-ci.

Pour se calmer, il parcourut les premiers arrêts du tramway à pieds. Si précis d’habitude, il arriva juste après l’heure. Il avait couru et transpirait. Il accueillit les remarques de ses collègues avec morgue. S’exciter gonflait la poche de sa veste, semblait signaler à tous un embarrassant secret.

Le soir, avant de rentrer, il marcha malgré lui dans la direction de Monbijou-Park. Il commanda un gin dans un bar d’où il pouvait apercevoir Yutta. En une heure, elle s’enfonça deux fois dans l’obscurité du jardin. Il avait tiré de l’argent dans un distributeur de la gare d’Alexander-Platz. Les billets étaient soigneusement pliés dans son portefeuille.

Pourtant, il se retint. Il n’avait jamais vu les clients de Yutta. Il n’avait pas la naïveté de croire qu’il était le seul à venir la voir, mais les autres étaient des sexes sans visage. Après ces deux hommes, il se sentit incapable de la désirer. En se couchant sur elle, il serait éc–uré de sentir la cicatrice fraîche de leur passage.

En revenant chez lui, il dévisageait les femmes de la rue avec une contention de loup.

La quatrième lettre dévoila le mot Convoler.

La cinquième offrit un Jouir dépourvu de tout jeu de langage.

Une semaine était déjà passée. Le samedi et le dimanche lui seraient nécessaires pour adoucir les tensions qu’un chapelet d’infinitifs provoquants avait fait naître. Le vendredi, il fut presque incapable de venir à bout de sa tâche journalière. La nuit avait échafaudé trop de rêves. Une inconnue se présentait à sa porte, vêtue comme Yutta ou comme son amie anglaise, June, la rousse, qui ne s’habillait qu’en rouge, des cuissardes aux bas et au bustier brillant. Il était la proie de fantasmes qui dépassaient largement le cadre d’un bristol et d’un verbe aux sens multiples.

L’idée vint à l’esprit d’Oscar W. qu’une personne de son entourage le faisait marcher. Une mauvaise blague, inutile, cruelle. Quelqu’un savait qu’il manquait de la tendresse que tout être vivant est en droit d’espérer.

Le lundi, après un week-end durant lequel il avait vagabondé sans but précis dans Berlin et rendu visite à sa mère, près de Luckenwalde, il trouva la sixième lettre. Les jours suivants, jusqu’à la fin de la semaine, la petite enveloppe attendue occupait le fond de sa boîte avec la plate discrétion d’un animal sage.

La dernière portait en haut à gauche les chiffres 10/11. Du début à la fin de la semaine, il subit les assauts d’une série qui commençait par Pincer, s’achevait par Embrasser, et ils étaient reliés entre eux par Terrifier, Fesser, et Tuer.

Le samedi matin, il se réveilla avec une forte fièvre. Il fit l’effort de descendre au supermarché, acheta des soupes en boîtes, des biscuits à la cannelle et il s’arrêta chez le pharmacien. Ce dernier lui donna de l’aspirine pour les migraines dont il se plaignait, et des ampoules de fortifiants, pour le tonus qu’il affirmait avoir perdu. Le pharmacien lui dit que nombre de ses clients se sentaient fatigués, à cette période de l’année.

Durant deux jours, il ne sortit pas. Il rangea les bristols dans la première enveloppe. Avant, il avait tenu les deux semaines d’envois en éventail, comme des cartes à jouer. Il les avait mélangées, posées sur sa table, et il en avait choisie une au hasard. Il avait tiré : Terrifier.

Il avait tantôt froid, tantôt chaud et n’était bien que dans son lit.

Le lundi matin, il se réveilla vers quatre heures. Il se fit de nombreux cafés, écouta les divers bulletins d’information, descendit plusieurs fois vérifier la boite aux lettres, pour enfin décider de s’asseoir sur les premières marches de l’escalier et d’attendre. Il demanda à la gardienne de lui donner la lettre en mains propres, la salua, quitta son immeuble, alla s’installer sur un banc, de l’autre côté de Chausseestrasse. La circulation bruissait du vacarme las qui suit les congés.

Il ouvrit la lettre. Avant de sortir le bristol, il jeta des coups d’–il de tous côtés. Les passants savaient et le guettaient. Le mot était différent des autres. Il contenait bien un verbe, mais il était conjugué à l’impératif. Il était écrit : Pars.

De ses membres démultipliés, le vent escaladait les feuilles des arbres de l’avenue. Il regardait encore autour de lui. Des milliers de faits sans conséquence se chevauchaient les uns les autres, se mélangeaient, s’ajoutaient ou s’annulaient.

Il eut envie de se poster immédiatement au milieu de la rue. Il pensait qu’elle aurait dû glisser une photo, une adresse, proposer un rendez-vous. Avec sa force et sa vitesse, la première voiture qui le toucherait pourrait l’aider à oublier tous ces ordres intimés par voie postale.

Il se vit monter avec Yutta et la faire souffrir. Il se vit suivre les hommes qu’elle recevait et les supprimer. Il se vit étrangler June et le sang sortir de sa bouche et se mêler au rouge brillant du cuir. Seul un choc bref, immédiat, pourrait résoudre l’équation impossible qu’on lui avait imposée. Il n’était pas fait pour ces mots là. Pourquoi voulait-on les lui faire avaler de force ?

Il fit à peine deux pas sur l’avenue. Pars, c’était possible. Pourquoi s’évertuer à forcer la nature ? Il fut fauché par une voiture bleue. Du bleu, du noir, du blanc, du rouge. Inconscience, sang, ciel, vert des arbres, feuilles secouées, il roula contre un trottoir. Sa vie s’échappa.

Il y eut le cercle des curieux, les pompiers impuissants, la police, la gardienne sortie en courant de l’immeuble et qui donna son identité. Sa mort provoquait des dizaines de phrases et de gestes.

A onze heures, la circulation reprit. Ceux qui l’avaient vu mourir en parlaient autour d’eux et s’occupaient à autre chose.

Quelques jours plus tard, la propriétaire entra chez celui qui s’appelait Oscar W. Aidée de la gardienne, elle mit ses effets dans des cartons, afin de les envoyer à sa mère, près de Luckenwalde. Il était entendu avec elle que le gros des meubles resterait dans l’appartement et qu’il serait désormais loué meublé.

Lorsqu’elles empilèrent les dossiers cartonnés qui contenaient ses dossiers administratifs et toutes sortes de papiers sans importance, elles posèrent sur l’ensemble deux petites boites en plastique transparentes. L’une contenait des enveloppes neuves, l’autre des bristols vierges. Dans la seconde, il y avait aussi un carnet de timbres presque terminé.

Ces enveloppes et ces bristols de petite taille sont destinés à la correspondance rapide, aux courriers brefs. Ils servent à lancer une invitation ou à remercier d’un service. Ou à envoyer des verbes en l’air et voir si leur chute, quelques jours plus tard, nous change ou nous tue.

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