Sexe et bonheur
Cette fois, nous allons de Berlin à Munich, pour accompagner Lydie. Ses désirs se sont enfuis. L’envie de vivre et l’envie de sexe ont le chic pour s’en aller ensemble hors de nous.Un voyage et un incident troublant vont les rappeler à l’ordre. Le sexe revient souvent quand de nouvelles joies l’appellent. Nous avons besoin d’un peu de bonheur pour avoir beaucoup de plaisir.
LA MANOEUVRE
DE HEIMLICH
“Mets-toi dans tes couleurs, sois dans ton droit et que le bruit des feuilles devienne doux. Passe par les villages. Je te suis.”
Peter Handke
Lydie avait accepté ce voyage.
Maintenant elle était là, dans la salle à manger de l’hôtel, seule, parce qu’elle s’était réveillée trop tôt. Elle ne connaissait pas très bien Julian. Elle savait seulement qu’il était divorcé depuis moins d’un an, qu’il avait environ son âge et qu’il était journaliste au Süddentsche Zeitung, responsable des pages littéraires. Pourtant, ils venaient de faire l’amour.
Ils se voyaient de temps en temps, dans leur quartier de Prenzlauer Berg. Parfois, elle déjeunait avec lui, pas souvent, elle se forçait un peu. Il y a un mois, ils se croisent autour de la Kollwitz-platz, Julian lui dit qu’il a gagné un séjour à Munich, lors d’une lecture de textes d’Ödön von Horváth, à la librairie Kiepert. Il y avait un concours rapide à l’issue de la conférence et il a gagné, lui-qui-ne-gagne-jamais-rien-d’habitude.
Horváth, d’origine hongroise, a grandi à Belgrade mais il a fait ses études littéraires à Munich, puis il a séjourné dans de nombreuses villes d’Europe. A Berlin, bien sûr, mais aussi à Vienne, et après l’entrée des troupes allemandes en Autriche, il est allé de Trieste à Venise, de Milan à Zurich et à Amsterdam, puis de Prague à Paris, juste avant le début de la guerre. Julian a donc gagné deux billets sur la Lufthansa, une nuit dans un hôtel de luxe et un dîner offert dans la plus célèbre brasserie de la ville.
Il avait deux mois pour en profiter, après c’était trop tard. Il ne savait pas avec qui partir. Lydie accepte, elle ne sait même pas pourquoi.
Quelques jours plus tard, il l’appelle et lui propose de partir la veille du quatorze juillet. Elle dit encore oui. Ce jour-là, il fait gris, la mi-juillet est dans un mois, peut-être jamais si la terre se broie d’ici là. Les projets lointains ont quelque chose d’impossible pour les caractères pessimistes comme Lydie. En trois semaines, l’humanité entière, cette rue, cette voiture qui passe, tout peut s’évaporer - être seulement un souvenir confus dans l’esprit apeuré d’un survivant. Elle dit oui.
Le lendemain, il lui laisse un message pour confirmer les dates et les heures du vol. Dans l’agenda de Lydie, trois Munich mangent un week-end futur.
Elle ne sait pas si elle regrette d’avoir accepté ou si elle doit se réjouir d’un voyage éclair, inattendu, puisque sa vie a des fuites, des fissures par lesquelles coule un liquide opaque.
Lydie saigne, à trente ans, de ce sang gris commun à tant d’autres, la terne hémorragie des pays développés, la lente coulée tiède qu’on n’arrive pas à garrotter. Les avantages sociaux, les heures de travail réduites, les progrès de la chirurgie, le net, les musées gratuits le dimanche, la sécurité dans le U-Bahn, les shampoings démêlants, les soldes de juin, les produits biologiques, les associations formées après les catastrophes par les parents et les amis des victimes pour que cela ne se reproduise plus jamais, toute cette perfection, ces risques limités à l’extrême, cette absence de frottement, cette lente pulsion huilée, que nos contemporains traquent, souhaitent, organisent, propagent, ne rassurent pas Lydie.
Les milliers de choses inventées pour aller mieux ne la rendent pas heureuse. Elle sait que nous sommes lentement préparés à la prison blanche, propre, insoutenablement lisse que sera la boule pivotante avant deux cent ans.
Le matin du treize juillet, un jour d’averses, ils se retrouvent à Bahnof Zoo pour prendre le bus express qui mène à l’aéroport de Tégel. Plus tard, ils embarquent, ils sont à midi au-dessus des pluies. Lydie voudrait rester là plus longtemps. Nulle part dans les nuages. La couette rembourrée du ciel lui va très bien.
Depuis qu’elle a perdu certains espoirs, elle n’a plus peur en avion. S’il tombait, elle ne sait pas ce qu’elle perdrait, en dehors de la vie. Elle se dit qu’un voyage en avion est une métaphore amoureuse, on décolle, on plane, on atterrit, puis chacun récupère ses affaires.
Leur hôtel, un Holiday Inn, est une bâtisse monumentale, une sorte d’Empire State Building en réduction. Leur chambre, à deux lits, donne sur le toit de la chaufferie, un entrelacs de tuyaux argentés. Quand ils entrent, Julian glisse dans une fente leur clé électronique, la télévision se met en marche, avec une musique d’accueil et un message inscrit sur l’écran : Bienvenue à M. Julian Hermann.
En appuyant sur la télécommande, on a toutes les instructions utiles. Sur le mur de l’entrée, il y a une planche à repasser escamotable et un fer. Le mini-bar est rempli d’alcools et d’amuse-gueule aux prix absurdes.
Il fait beau, plus chaud qu’à Berlin. Curieusement, ni l’un ni l’autre de sont jamais venus à Munich. Ils font partie de la génération qui va plus facilement en Thaïlande, en Grèce ou aux Etats-Unis que dans les villes de leur propre pays. Il y a des parisiens qui ne situent pas Maubeuge.
Ils rangent leurs vêtements dans les placards, avec l’embarras et le faux naturel jovial de ceux qui se connaissent mal et se trouvent soudain en situation intime. Lydie pince la petite plaie en se disant fait couler un peu de joie, force-toi.
Ils se retrouvent vite dehors, le plan de la ville à la main, comme tous les touristes. Dans les rues principales du centre, c’est jour de Gay Pride. Ils font provision de tracts. Le soir, des fêtes techno sont organisées un peu partout, ils iront peut-être.
Davantage par bonne conscience que par véritable envie, Julian propose d’aller visiter un ou deux musées. Ils se rendent donc en premier à la Alte Pinakothek, vont d’une –uvre à l’autre en cherchant quelque chose d’intelligent à dire. Lydie apprécie les Canaletto, une brume réelle semble précéder les visions de Venise.
L’autoportrait de Dürer la suit de ses yeux christiques, elle le trouve beau. C’est la Lucrèce de Lucas Cranach qui retient le plus son attention. Elle s’enfonce un couteau dans le c–ur avec un regard serein.
En sortant, ils marchent un moment au hasard, appréciant l’influence romaine de nombreux édifices. Sur Max-Joseph Platz, on est cerné de palais italiens. Un peu plus tard, ils prennent deux billets pour visiter la Munich Résidence, qui fut celle des Princes Electeurs et des Rois de Bavière.
La démesure et le luxe, surtout dans le Hall des Antiquités, les assomme un peu. Les centaines de bustes aux regards blancs entretiennent un dialogue mort, ils ne sont plus que de vieilles ambitions de pierre.
En fait, Lydie voudrait rentrer à Berlin. Alors qu’ils s’installent à une terrasse près de l’Hôtel de Ville, elle prépare mentalement plusieurs formules d’excuse. “Ecoute, Julian, tu vas me prendre pour une folle, mais…”
En attendant, ils enchaînent laborieusement plusieurs sujets de conversation. La bière a sur elle un effet calmant. Maintenant, elle n’aimerait que s’allonger et paresser dans un lit ou une chaise longue, quelque part, dans un jardin.
La seule nostalgie de Lydie, ce n’est plus un voyage, ni une île exotique, c’est une maison. Elle vole depuis trop longtemps, ses ailes lui font mal jusqu’au bout des plumes, elle voudrait se poser.
Parfois, elle se demande quand a commencé le trajet. A l’adolescence, en quittant la maison familiale ? Il lui semble que depuis plus de dix ans, disons entre dix huit et trente, elle a poursuivi des buts qui n’étaient pas les siens. Chaque pas était plus destiné à s’éloigner qu’à se rapprocher.
Maintenant qu’elle a l’âge d’être une femme, elle aurait tendance à penser que la maturité n’existe pas, que c’est une invention, une figure de style. La vie lui semble juste la succession chaotique de plusieurs enfances.
Après la bière, ils descendent vers le fleuve. En le traversant, ils voient, en contrebas, une plage de galets et des corps allongés, nus, offerts au soleil. Ils savent déjà que le long de l’Isar, comme dans les cours d’eau de l’Englischer Garten, un peu plus haut dans la ville, la tradition permet, l’été venu, de pratiquer le naturisme.
D’un commun accord, ils descendent un chemin et Munich se transforme en paysage de sud de la France.
Ils retirent leurs vêtements, évitent de se regarder ailleurs que dans les yeux et s’allongent. Déjà, elle se sent mieux.
Elle laisse Julian entrer dans l’Isar, il se laisse entraîner par le courant, plusieurs fois, revenant à pieds sur les galets et repartant dans la fraîcheur.
Une heure plus tard, ils se sont rhabillés puis déshabillés à nouveau. Cette fois, ils se sont allongés dans l’herbe tendre de l’Englischer Garten. Des centaines de gens de tous âges offrent leurs corps tout entiers à la châleur. Lydie et Julian regardent les nageurs passer à grande vitesse sous les ponts minuscules de la rivière. Ils les frôlent de leurs cheveux, plongent et réapparaissent au loin.
Lydie ressent enfin la même paix que pendant le vol. Dans un avion ou dans un parc, il y a moins d’obligation d’être. C’est la ville qui vous somme d’agir sans cesse.
Julian repart se baigner. Elle promet de le rejoindre. A son retour, le temps s’est un peu couvert, elle n’en a plus envie. En l’attendant, les yeux fermés, elle se demande où elle pourrait aller au mois d’août. Ses cours à l’école ne reprennent que dans un mois et demi.
Ce qu’elle avait tout d’abord pris pour un privilège des enseignants, lui paraît aujourd’hui une corvée. On se sent obligé d’aller le plus loin possible et au meilleur prix. Il faut faire des photos au bout du monde pour bien prouver qu’on y était. En visitant une ville d’Afrique du Nord en plein été, Lydie a réalisé qu’elle figurait sur les photos et les vidéos de milliers d’inconnus. Derrière un couple souriant, combien de fois y avait-il son visage égaré ?
La vérité, c’est que Lydie ne sait plus où aller. La plupart du temps, elle a voyagé seule. De temps en temps, dans une rue de Rome ou de Prague, elle se fait photographier par un passant. Ces photos ne sont pas destinées à ses collègues de l’école, mais à elle seule.
De temps en temps, au creux de l’hiver berlinois, l’un des plus sinistres de la planète, quand toute action semble inutile, chaque décision vaine, elle étale les photos sur son bureau, se revoit sourire, dans la rue colorée d’une ville du sud de l’Europe. Certains novembre de Berlin enlisent vos projets dans leur surface molle.
Pourquoi avait-elle toujours voyagé seule ? Elle avait pensé cela nécessaire à son évolution. La belle dame fière l’avait prise dans ses bras et ne l’avait plus jamais relâchée. Lydie était contemplative. La présence de l’autre limitait son plaisir. Elle aimait se perdre dans un nouvel univers, se fondre.
Pourtant, la plupart du temps, à peine arrivée dans une ville étrangère, passés les premiers émerveillements, les nuits à la pension réglées d’avance, un ou deux restaurants essayés, elle ne pensait plus qu’à une seule chose : rentrer. Elle se mettait à compter les jours qui la séparaient de la date du retour avec l’anxiété du condamné à une peine légère.
En voyage, les jours comptent triples. Il lui arrivait parfois de rentrer plus tôt que prévu, payant sans barguigner le prix du changement de billets. C’était la caution à verser pour libérer la prisonnière. Elle retrouvait alors Berlin l’été, avec ses touristes italiens, espagnols, français, américains.
Elle se moquait d’eux gentiment en les voyant suivre la ligne virtuelle du mur qui n’existait plus ou en les regardant philosopher près de la porte de Brandebourg, sur la mort de la fièvre rouge et la victoire de la liberté. Ou, au contraire, ils passaient d’ouest en est en plaisantant, rien ne les arrêtait au-delà de Tiegarten et ils ne pensaient pas à s’étonner.
De ses voyages, si Lydie avait gardé peu de souvenirs réels, car on se souvient mieux de ce qui est vécu en présence des autres, elle avait tout de même conservé quelques images vives. Par exemple, cette fin de journée à Lisbonne, place du Rossio, quand elle avait vingt cinq ans. Comme tout le monde, elle avait emprunté, pour découvrir la ville d’en haut, l’élévateur de Santa Justa.
Elle avait apprécié les formes bombées de la capitale portugaise, ses collines abruptes, et plus loin, le Tage qui ressemblait déjà à la mer. Elle s’était ensuite dirigée vers la place. Soudain, à sa gauche, assis sur le trottoir, adossé à l’un des immeubles, elle avait vu cet homme. Elle pensa qu’il était un homme, sans savoir pourquoi. Elle n’avait jamais vu un monstre, auparavant, quelqu’un dont le visage est si déformé, auquel la nature avait fait subir tellement d’outrages, que rien d’humain ne subsistait. Seules certaines boursouflures, qui dépassaient du lac plat de la couche nuageuse, pouvaient s’y comparer. Mais là, pas de blancheur éclatante. Du brun, plutôt, du sombre, du gélatineux.
Elle se souvenait encore du choc, dans tout son corps, alors qu’elle marchait. Elle avait fait un écart, quelque chose de glacé avait saisi son ventre. Elle s’était assise, soudain épuisée, à la terrasse du premier café. Quand l’émotion s’était un peu dissipée, et après quelques gorgées de vin, elle avait observé les passant.
Il y avait ceux qui n’avaient pas vu l’homme, allaient de gauche à droite, plaisantaient, bavardaient, et ceux qui allaient de droite à gauche, qui l’avaient forcément vu. Ceux-là avaient un regard fixe, effrayé. Certains se parlaient soudain à voix basse, se faisaient des signes. D’autres ne pouvaient s’empêcher de se retourner, grimaçants et fascinés. Il n’y avait qu’un seul monstre, mais des centaines de réactions. Une femme, comme Lydie, avait fait un écart subit, avait même failli trébucher, comme si la laideur l’avait poussée.
Ce visage l’avait hantée longtemps. Avant que Julian ne revienne s’allonger près d’elle, ruisselant, elle y repense, envisageant de lui raconter l’anecdote, et ne le faisant finalement pas.
Le soir, un dîner leur est offert à l’Augustiner, la célèbre brasserie de Neuhauser Strasse. Ils mangent trop, et trop vite, comme pour tromper un début d’ennui. En sortant, ils errent un peu dans les rues piétonnes, autour de l’Hôtel de Ville. Devant celui-ci, une foule compacte assiste à un concert donné par un groupe de filles. Ils restent là un moment, puis la pluie commence à tomber. Ils se dirigent lentement vers Lindinger Tor et retournent à leur hôtel.
Dans la chambre, ils allument la télévision. Les informations de minuit leurs apprennent que c’est finalement la Chine qui a décroché l’organisation des prochains Jeux Olympiques. Julian met ensuite MTV, ils passent un moment à commenter les clips et donner leur avis sur chacun.
Lydie finit par aller se coucher. Elle a déjà fait de nombreux rêves. Au c–ur de l’un d’eux, elle sent une joie lointaine, puis cette joie se rapproche et lui recouvre le sexe. Un doigt, puis deux, parcourent les dernières parcelles humides de son sommeil. Elle entend un papier se déchirer discrètement, elle laisse bientôt Julian venir en elle, elle jouit vite. Elle plonge dans l’obscurité, prend le sexe de Julian dans sa bouche, puis dans sa main. Elle ressent aussitôt une coulure épaisse au creux de ses seins. Ils s’endorment vite, sans n’avoir rien dit.
Le matin, elle se réveille trop tôt. Elle sait qu’elle ne retrouvera pas le sommeil. Elle se lève discrètement, elle se douche, s’habille, descend à la réception. Par chance, le petit déjeuner va être servi. Elle ressent le creux à l’estomac des nuits courtes.
Le buffet est bien garni. Dans une grande coupe rafraîchie de glaçons, il y a des fraises, du raisin. Dans une dizaine de carafes, des jus de fruits aux couleurs chaudes. Sous des globes de verre, des fromages, du poulet froid, du saumon. Et des croissants, des pains chauds, des céréales, des confitures, du miel, du lait. On propose aussi de nombreux thés parfumés.
Elle prend deux assiettes et les recouvre de tout ce qui lui fait envie. Elle va s’installer dans un angle de la salle à manger, dispose méticuleusement chaque chose devant elle.
A deux tables d’elle, un couple d’asiatiques prend déjà son petit déjeuner, dans un silence religieux. La femme découpe une tomate avec une grande concentration. Ils ne se regardent pas.
Que pensent-ils ? Que sont-ils venus faire à Munich ? Lydie pense à tout ce trajet que font les gens pour aller voir comment vivent d’autres êtres humains. Longtemps, elle a méprisé ses parents de ne jamais aller nulle part. Dès la fin de son adolescence, elle s’est forcée à partir souvent, et le plus loin possible. Il lui a semblé que le voyage était le seul remède à l’endormissement. Sa révolte a consisté à collectionner les départs.
Au début, ses parents acceptaient difficilement de la voir partir. Leur inquiétude s’était dissipée, Lydie était toujours revenue radieuse, en bonne santé, sans avoir dépensé toutes les économies emportées. Elle leur racontait des histoires de Temples, d’Atlantide, de volcans. Avec le temps, même, ils avaient fini par voyager par procuration.
En arrivant dans un pays, elle passait toujours un coup de fil “à la maison”, pour les rassurer. Elle avait mis une bonne dizaine d’années à comprendre que cet appel était moins destiné à rassurer ses parents qu’elle-même. Debout dans la cabine téléphonique d’une rue où chaque inscription était un mystère, la voix de sa mère ou de son père créaient un invisible lien entre le connu et l’inconnu.
Elle sentait aussi que ses parents admiraient sa mobilité. Ils n’avaient jamais su forcer la crainte, déchirer l’angoisse, crever sa peau terne, la voir du dehors. Cette peau là, Lydie avait voulu la mettre en loques. Lorsqu’elle appelait, son père ou sa mère, après s’être enquis de la qualité de son trajet, lui soufflaient d’un air docte quelques précisions sur la ville ou le pays où elle se trouvait, précisions glanées dans l’Encyclopédie Britannica de leur salon, reliée cuir, achetée sur cinq ans. Ils lui donnaient le nombre d’habitants, la situation politique ou le taux de pluviométrie.
Au fond d’elle, touchée par cet enfantillage, elle aurait aimé qu’ils vivent, par ses yeux, le film coloré de ses moindres déplacements. “Maman, se disait-elle sans le savoir, regarde cette rue encombrée du Caire ou de New York ! Regarde comme on vit loin de chez toi !”
Ses parents étaient nés à Schwedt, au nord de Berlin, et n’avaient jamais quitté Schwedt. Lydie était leur seule préoccupation, leur seul repère géographique. Lorsqu’elle avait publié son premier livre, son père avait râlé parce qu’on ne le trouvait pas dans la librairie du centre ville. On le trouvait dans toutes les bonnes librairies de Berlin, mais cela ne lui convenait pas.
Elle avait failli entrer contre lui dans une colère définitive. Pour son père, ce qui n’arrivait pas à Schwedt n’avait pas d’existence réelle. Lydie s’était souvent demandé comment lutter contre l’héritage de bonté mal canalisée de sa propre famille. Vouloir être à tout prix différente, n’était-ce pas une tâche absurde, qui l’éloignait davantage de la vérité ?
Un jour, inévitablement, elle ne se rendrait plus à Schwedt. Elle leur dirait, d’une voix calme : “Je ne peux plus venir vous voir, excusez-moi…”
En pensant à tout cela, Lydie découpe un gros morceau de poulet. Celui-ci est plutôt dur et sec. Il faudrait qu’elle se lève pour prendre de la mayonnaise. Elle porte tout de même la fourchette à sa bouche, mais le morceau, mal piqué, file droit vers le fond.
Elle sait aussitôt que ce morceau là ne passera pas tout seul. Elle se racle la gorge. Très vite, elle manque d’air. Elle essaye de boire une gorgée d’eau, elle ne passe pas, elle doit la recracher en inclinant la tête. Trente secondes passent. Elle commence à étouffer.
Lydie appui ses deux mains sur le rebord de la table, comme si cela pouvait éloigner le morceau de poulet qui va l’asphyxier. Elle donne un coup violent sur la table, le jus de fruit se répand sur la nappe.
Le couple d’asiatiques regarde enfin dans sa direction. Cela fait déjà une minute que Lydie lutte pour trouver de l’air. Elle fait un signe pour demander au couple de l’aider. Ils se contentent de la regarder sans faire un geste. Encore trente secondes de calvaire, cette fois elle renverse la table toute entière, tout tombe et se brise sur la moquette rouge. L’asiatique se lève enfin et va vers la réception.
Les poumons de Lydie prennent feu. Ses yeux pleurent de détresse, elle va s’évanouir ou mourir d’un coup, comme ça, à l’Holiday Inn de Munich, étranglée par le bout de chair d’un pauvre poulet, mort lui aussi, dans des circonstances plus laides encore.
Tout devant Lydie devient sombre et flou. Le réceptionniste, un homme d’une cinquantaine d’années, plutôt corpulent, entre en courant dans la salle à manger, constate les dégâts, comprend vite la situation. Il se précipite sur Lydie, se place derrière elle, se colle contre le dossier de la chaise, passe ses bras autour d’elle, joint les deux mains et appui sur son ventre d’un coup sec et fort.
Lydie se plie en deux, expulse tout, vomi. Elle pousse un cri rauque, inspire bruyamment, cri de nouveau, frappe les côtés de ses cuisses en signe de colère ou de délivrance, reste quelques instants repliée sur elle-même, inspirant et expirant profondément, sanglotant, poussant encore des petits cris, de temps en temps, pareils à ceux d’une bête blessée qui s’éloigne.
Lorsque Julian descend, il s’inquiète de ne pas trouver Lydie dans la salle. Il ne voit qu’une femme de ménage en train de nettoyer le sol à la shampouineuse électrique. On le conduit dans une pièce du rez-de-chaussée. Lydie est allongée sur un lit et dort. On lui raconte la scène de l’étouffement.
Elle a pleuré un moment, dit-on, s’est rafraîchie dans les toilettes et s’est endormie dès qu’elle s’est allongée. Le réceptionniste ajoute qu’elle a eu de la chance de tomber sur lui. Par le passé, il a été secouriste.
Il savait très bien ce qu’il fallait faire en pareil cas. Pas taper dans le dos, cela ne servait qu’à aggraver le problème. Encore moins mettre la personne la tête en bas. Il fallait pratiquer ce qu’il avait fait. Ce geste simple avait pour nom la Man–uvre de Heimlich. C’était le nom bizarre de la méthode. Pourquoi ou qui était Heimlich, il l’ignorait.
Lydie se réveille vers midi. Elle s’excuse auprès de l’hôtel, qui a la générosité de lui proposer une autre nuit chez eux pour se remettre de ses émotions. Elle refuse. Elle et Julian rentrent comme prévu par l’avion de dix neuf heures.
Dans le taxi qui les amène à l’aéroport de Munich, elle regarde le soleil descendre. “C’est ça, qui est incroyable, se dit-elle. On voyage ici ou là, et c’est toujours le même soleil. Où que j’aille, ce sera toujours le même soleil, jusqu’au bout…”
Pendant les vacances de Noël qui suivirent, Lydie alla passer quelques jours à Paris. Dans l’avion, Julian lui avait raconté que certains écrivains étaient morts de façon absurde, comme elle avait failli le faire. Ödön Von Horváth, déjà, grâce auquel ils s’étaient rendus à Munich.
En visite à Paris pour rencontrer un metteur en scène américain qui voulait acheter les droits de l’un de ses romans, une tempête s’était levée alors qu’il se trouvait au bas des Champs Elysées.
Le vent avait envoyé voler une branche de marronnier, la branche avait frappé Horváth de plein fouet, il était mort sur le coup, comme ça, en 1938, juste avant les périls nazis qu’il avait tant prédits.
Julian avait cité aussi Tennessee Williams, étouffé par le bouchon d’un flacon de médicaments, et Sherwood Anderson, le précurseur de toute une génération d’auteurs américains, anéanti parce qu’il avait simplement avalé un cure-dents.
“J’aurais pu mourir comme un génie, avait ironisé Lydie. C’est bien dommage que ce type m’ait sauvée !”
En arrivant à Paris, Lydie prit le métro, descendit à la station Champs-Elysées-Clémenceau et alla s’asseoir sur un banc, face au théâtre devant lequel était mort Ödön von Horváth. Elle resta là un long moment. Elle contempla les arbres paisibles, garnis pour les fêtes de milliers d’ampoules jaunes, qui bordaient la plus célèbre avenue du monde.
La seconde semaine de janvier, elle revint à Berlin. C’était sa ville.
Quelques temps plus tard, la tristesse qui l’avait si longtemps accompagnée, sans aucune raison apparente, la quitta. “Assister au déroulement des choses, quoi qu’il arrive, se disait-elle désormais. Etre témoin d’un peu de temps. “
Qui sait si de l’autre côté d’un mur plus étrange que celui qui avait séparé Berlin en deux pendant trente ans, un être au sexe indifférencié, utilisant des mots inemployés jusqu’alors, ne lui demanderait pas un beau jour son avis sur tout ce qu’elle avait vu.
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