“Rapt à Eberswalde”
RAPT A EBERSWALDE
“Toutes les choses sont entières
et quand on les partage,
elles redeviennent entières.”
Thomas Brasch.
Habituellement, le matin, je quitte la maison vers sept heures. Je marche jusqu’à la gare d’Eberswalde. Par le train de sept heures dix, je suis à Berlin à sept heures trente. Vers huit heures, je suis installé au Café Hals, près du jardin zoologique, sur le Ku’Damm. Je suis ensuite à l’agence immobilière, Fasanen Strasse, à huit heures trente, huit heures quarante-cinq.Mes bouts de vie.
J’aime le Café Hals car il y a les trois principaux quotidiens. Je les lis à l’envers. Cela me rassure. J’ignore pourquoi. Les programmes de télévision, puis les pages culturelles, le sport, les événements du monde, puis la politique de l’Allemagne. Enfin, la première page. Ce qui fait, ce jour-là, la vie de la planète. Celle de ceux qui m’entourent. M’ignorent. Auxquels je suis indifférent, moi aussi.
Que peut-on aimer d’autre que les gens ?
Je plie l’un des journaux et le pose devant moi. Quelqu’un me demande s’il peut l’emprunter. Je dis toujours: bien sûr, c’est celui du café. De voir cet homme lire les mêmes nouvelles, avec le même air absorbé, cela me dégoûte un peu.
La première fois que je vois le visage de Judith, de profil, le regard fixé sur l’agitation de la rue, je la regarde un long moment sans comprendre. J’ai perdu l’habitude. Adolescent, je regardais les jeunes filles de la classe. Je voulais les embrasser, les mordre, leur pétrir la peau des cuisses, leur lécher les joues, je ne sais quoi d’autre. A quarante ans, depuis l’accident, j’avais perdu le goût de tant de choses que ma propre bouche, avec toutes ses envies stagnantes, m’éc–urait.
Il faut beaucoup de violence pour avoir l’impression qu’il se passe quelque chose. Un bon accident de voiture, voilà qui laisse des traces. Un pansement sur le nez, du sang dans le blanc des yeux, les jambes suspendues et inertes, un mur de béton posé sur la poitrine, des mains brûlées qui semblent appartenir à quelqu’un d’autre, voilà une bonne panoplie pour le hasard.
Le destin a besoin de se déguiser pour qu’on le remarque. Hors du grand bal costumé du malheur, la plupart des événements sombrent dans l’inaperçu et nos obsessions restent sans visage.
Sur l’autoroute, nous ne parlions pas beaucoup. Comme souvent, Rachel conduisait en chantonnant. Aucun air en particulier. Elle allait d’une mélodie à l’autre, suivant ses humeurs. Je n’étais ni heureux ni mécontent de revenir en France, sur l’île d’Ouessant. J’ai souvent cherché à retrouver mes sensations d’alors, celles qui ont précédé d’une heure, puis une demi-heure, puis de quelques secondes, le choc terrible que nous avons subi.
A quoi pense-t-on ? Nous naviguons à vue en marge de la vraie vie. Ce n’est qu’au moment de la souffrance physique, du grand éclat des tôles et des immédiates douleurs, que le naît le réel.
Elle s’est aplatie sur le volant. J’ai eu l’impression de m’envoler, de traverser le verre du pare-brise, comme un miroir dans un conte magique. J’ai cru rire. Etre secoué par un rire fou et sonore. Le fracas fut court, métallique. Nous avions foncé droit sur un accident. Deux voitures étaient déjà enchevêtrées, immobiles sur la voie de gauche. L’une des deux était renversée sur le toit. Rachel les a vus, mais sa surprise l’a glacée, paralysée. Je m’en souviens, mais je ne le lui dis pas. Elle a prononcé quelque chose. Sans crier. Des mots de panique étranglés dans sa gorge. Elle a regardé vers moi un très court instant. Puis j’ai fait l’ange qui part et je me suis endormi, brisé par tant de violence imprévue.
J’ai rêvé d’un endroit où il y avait beaucoup de gens qui me posaient des questions - à ce moment-là, allongé sur l’autoroute ou plus tard, à l’hôpital, dans la blancheur aseptisée du progrès médical. Ce rêve d’une foule qui me harcèle dans un lieu exigu semble s’être renouvelé un grand nombre de fois, sans que je parvienne jamais à leur donner satisfaction. Je n’avais jamais rien à répondre à ces visages nés du coma.
Rachel est à la maison, maintenant. Une infirmière vient la voir deux fois par jour. Nous avons installé une vraie chambre d’hôpital dans l’ancienne chambre d’amis. Elle ne parle plus. Elle voit et entend. Je tiens sa main, assez longtemps, le plus longtemps possible, quand je reviens de Berlin. Je ne sais plus quoi dire. Imaginez un instant d’entendre des phrases creuses, allongés sur un lit orthopédique, sans possibilité de communiquer, prisonniers de votre corps comme d’une gangue. Je ne dis plus rien à Rachel. Ou je me plains de ma vie ratée et ça la soulage un peu.
La première fois que je vois Judith, je reste un bon quart d’heure accroché à son visage, suspendu au-dessus d’une mer déchaînée. Je reprends un autre petit-déjeuner. Sa présence me donne faim. L’air du large. Un mardi. Le jour le plus long de la semaine, habituellement. J’essaye de lui donner un âge, pour la rendre humaine, pour me calmer. Vingt-deux, vingt-trois, vingt-quatre ? Dès que je la découvre, je veux savoir quelque chose d’elle. J’ai besoin de quelques renseignements. Sinon, le premier coup de vent l’emportera.
A côté du Café Hals, il y a un lycée. Avant huit heures trente, de nombreux adolescents occupent les tables. Ils recopient en hâte leurs derniers devoirs. Ce matin-là, ils sortent tous en même temps. Elle reste comme une pierre plantée dans le sable, délaissée par la vague. Je l’avais prise pour l’une des élèves du groupe. Elle dessine. Elle regarde un long moment dehors et se remet à dessiner. Le haut de la manche de son pull-over a un gros trou qu’elle n’essaye pas de cacher.
Je pense souvent à Rachel avec une pitié honteuse. Certaines personnes sont douées pour rassurer les mourants, convaincre les enfants d’aller à l’école, apaiser les angoisses de leur prochain. Je pense à Rachel comme à un monstre bouche bée que la maison aurait mis au monde. La Rachel d’avant est morte. Une corde attachée au lit me serre le cou, aussi loin que je sois. Quoi qu’il arrive, cette corde ne cassera jamais. Rachel est un organe visqueux et cette engeance me tient en laisse. Avec le temps, jour après jour, je suis devenu un simple spectateur d’existence. Un infatigable paresseux. Un liseur de bonnes et de mauvaises nouvelles. Un arpenteur du papier journal. Un râleur cynique des matins gris. Coureur de vide. Inépuisable héros de rien. Merveilleux penseur d’inutile. Ami fidèle de fantômes. J’ai tant perdu que vous marcherez, tôt ou tard, dans mes feuilles mortes.
Judith est brune. Ses cheveux sont mi-longs, très emmêlés. Ses lèvres sont charnues, pour un visage fin, Sa bouche a une moue boudeuse, constamment. On voudrait se planter devant elle pour qu’enfin elle nous voie. Très vite, je suis agacé de ne pas exister pour elle.
A l’agence, ce jour-là, je m’arrange pour être irréprochable. Depuis quelque temps, des colères non exprimées se sont transformées en phrases acides. Depuis combien de temps ne m’a-t-on pas proposé d’aller déjeuner en groupe ? Le plus souvent, je prends une salade à emporter au Kaufhof, des yaourts et une bière. Je mange avec des couverts plastiques en feuilletant des magazines.
Cette fois, je suis revenu déjeuner au Café Hals. Elle était toujours là. Quand toutes les places ont été occupées, la serveuse l’a obligée à s’installer à une table minuscule, coincée contre le bar. Elle me tournait le dos. Il y avait beaucoup de bruit. Je me demandais pourquoi les gens s’agglutinaient ainsi pour se nourrir. Quand on m’a apporté mon plat, un type en costume cravate est arrivé et on a demandé à la fille de déguerpir. Le temps d’atteindre la caisse et de régler, elle avait disparu.
L’après-midi, j’ai retrouvé ma mauvaise humeur habituelle.
Le lendemain matin, Judith était là. Je me suis assis à côté d’elle. J’ai commandé un café, un grand bretzel, une orange pressée, et je l’ai regardé dessiner. De temps en temps, j’observais son profil, mais elle le sentait et s’arrêtait de dessiner et soupirait discrètement. J’ai changé de place. Elle semblait ne pas le remarquer. Comme la veille, elle ne s’intéressait qu’à ce qu’elle faisait. J’ai dû aller travailler, comme la plupart des imbéciles.
Je n’ai pas pu m’empêcher de parler d’elle à Rachel. Ses yeux reflétaient le plafond froid. Je lui détaillais les dessins, la bouche épaisse, la lassitude qui semblait habiter Judith. Rachel comprenait peut-être ce que je voulais dire. Ou bien elle pensait à un crabe sur un tabouret ou à une plage de l’île d’Ouessant ou à un gribouillis d’enfant sur un tableau noir, l’hiver.
Un jour, Judith n’est pas venue. Le lendemain, j’ai décidé de ne pas la lâcher. A dix heures, tout en la regardant dessiner, j’ai appelé l’agence avec mon portable. Je venais seulement de me réveiller avec une forte fièvre. Peut-être des séquelles de mon voyage en Inde. Ils devaient se douter que je n’y étais jamais allé. Ensuite, j’ai feuilleté toute la presse dans les deux sens. Virus informatique émanant des Philippines. Des otages qui pensaient faire de la plongée sous-marine dans l’eau turquoise se retrouvaient avec la dysenterie et le typhus, surveillés mitraillette au poing par des rebelles de dix-huit ans.
Elle est allée aux toilettes un temps anormalement long. Quand elle est revenue, ses cheveux étaient attachés et elle portait un autre chemisier. Sur son visage, on voyait perler des gouttelettes d’eau. Je l’ai vue poser sous la table un sac plastique du Kaufhof. Il semblait rempli de nombreux objets de formes différentes.
A l’heure du déjeuner, ils ont voulu l’installer à la même table inconfortable. J’ai aussitôt demandé à la serveuse de lui servir un hamburger au poivre et un Coca, sur ma note. J’ai pris la même chose. Quand on l’a servie, elle a seulement jeté un petit regard de côté, comme un merci discret. Ou comme une forme améliorée de mépris. Elle a mangé calmement, sans se jeter sur les plats comme je m’y attendais. Puis, elle a vidé sa dernière gorgée de Coca et elle a commandé une part de crumble aux cerises et un café-crème. Ce geste m’a rendu heureux durant de longues secondes.
J’ai pris un schnaps au moment où le restaurant se vidait. J’ai pensé à l’écran éteint de mon ordinateur, à quelques rues de là. Mes collègues se demandaient si j’étais allé en Inde ou pas.
Vers trois heures, elle a cessé de dessiner. Son corps s’est voûté. Sa tête s’est abaissée. J’ai cru qu’elle pleurait.
En fin de journée, elle est repassée par les lavabos, elle a fait un brin de toilette et elle est sortie sur le boulevard, son gros sac plastique au bout du bras. Je l’ai suivie le long d’Uhlandstrasse, puis elle s’est enfoncée dans les petites rues de Schöneberg. Il s’est mis alors à tomber une pluie grasse. J’ai ressenti un lourd sentiment d’inutile, une angoisse paralysante. A la station Bayerischer, je me suis laissé glisser dans le métro. A Eberswalde, la même pluie bouchait l’air. Rachel dormait. Je l’ai réveillée.
Pendant quelques jours, je suis resté à la maison. Je lisais des romans, assis par terre, dans la chambre de Rachel. Je ne me levais que quand les infirmières arrivaient. Je ne répondais pas à leurs questions. L’une d’elles m’a dit :
- Elle a besoin de vous entendre.
- Moi aussi, ai-je répondu.
Je refuse de considérer Rachel comme une plante qu’il faut arroser de paroles. Je préfère le terme de légume, régulièrement usité pour définir les gens immobiles et muets que l’on ne connaît pas. Je n’aimais pas Rachel. Nous faisions l’amour avec des poussées perverses mémorables. Ce sont nos corps qui ont voulu se marier, pas nos âmes. Il faudrait inventer un mariage particulier pour ce genre de relation.
Quelques mois avant l’accident, nous avons tous deux passé une nuit avec d’autres partenaires. Le lendemain, nous avons raconté nos expériences, comme des enfants racontent leurs vacances le jour de la rentrée. A la fin du déjeuner, elle a fait le tour de la table et elle est venue s’enfoncer sur moi. Pour finir, elle a craché son thé dans ma bouche. Un dimanche.
Je suis revenu à l’agence après quatre jours avec une mauvaise mine de rigueur. Personne ne m’a demandé si j’allais mieux, c’était évident que non. Il faisait de plus en plus chaud. Mai. Judith portait l’un de ses deux chemisiers. Elle avait toujours ce regard fixe vers la rue et cette façon de faire glisser son crayon sur la feuille, comme s’il n’y avait rien d’autre à vivre.
Cette fois, je me suis assis en face d’elle. J’avais les bras croisés, prêt au combat. Elle a posé son crayon. Elle regardait sa feuille. Nous sommes restés comme ça un certain temps. J’ai demandé un verre de vin blanc. Elle n’a rien voulu accepter.
- La dernière fois, vous avez bu et mangé tout ce que j’ai commandé pour vous. Et même davantage.
Elle m’a regardé un court instant et elle s’est levée pour aller aux toilettes. Quand elle est revenue, elle a posé son sac du Kaufhof sous la table. Son visage était humide et son chemisier taché d’eau. J’ai profité de son silence pour lire le journal. Aux pages littéraires, il y avait un article sur Sherwood Anderson. Je montrai sa photo à Judith.
- Je ne connais pas, a-t-elle dit.
- Je vais vous offrir un de ses livres. D’accord ?
J’ai cru qu’elle esquissait un sourire.
- Oui.
J’étais tellement surpris, que je me suis levé aussitôt.
- Venez, on va l’acheter tout de suite. Je peux porter votre sac ?
Je l’ai pris sans qu’elle me réponde. J’ai réglé les consommations et nous avons remonté le Ku’Damm. Nous avons trouvé La Mort dans les bois, l’un de ses recueils de nouvelles. Il faisait très chaud. Judith a voulu aller s’allonger au soleil à Tiegarten.
Nous nous sommes installés au bord de l’eau claire de Neuer See. Aussitôt, elle s’est mise à lire l’une des histoires, intitulée Telle une reine. Puis, elle a commencé La voilà prenant son bain, et l’a abandonné pour lire Le Roman perdu. Les rollers, les vélos et les enfants passaient près de nous sans nous voir. J’avais envie qu’on se déshabille et qu’on aille se baigner. Si nous étions à Munich, nous aurions pu nous laisser porter par le courant frais de l’Isar. Sherwood Anderson nous aurait attendus sagement dans l’herbe.
Quand elle a reposé le livre, je lui ai dit que ce type était mon écrivain préféré, qu’il avait tout quitté, la quarantaine passée, travail, famille, pour se consacrer à son art et qu’il était mort en avalant un cure-dents qui lui avait perforé l’estomac. Judith contemplait sans broncher le couvercle plat de Neuer See.
Pendant quelque temps, j’ai déjeuné tous les jours avec Judith. Malgré mes questions de plus en plus précises, je ne savais toujours pas où elle vivait, si elle avait des parents, un type dans sa vie, de vagues amis, et d’où elle tenait les quelques pièces qu’elle avait en poche pour ses cafés et ses cigarettes. Je monologuais.
Dans son sac en plastique, il n’y avait rien de spécial. Cahiers, livres, son autre chemisier, des baskets, des tubes de lait concentré qu’elle rajoutait à son café, un Walkman, un K-way. Après le repas, nous marchions dans le quartier, jusqu’à l’heure du bureau. J’avais envie de la faire venir.
- Tu t’accroupirais au milieu de tous et tu ferais tes besoins.
- Pourquoi faire ?
- Pourquoi faire ? Tu le verrais tout de suite.
Elle l’aurait peut-être fait, je n’ai pas insisté.
Quand il a fait trop chaud, vers la mi-juin, nous sommes allés tous les jours acheter des sandwichs au Kaufhof pour les manger dans le Tiegarten. Une fois, trois employés de l’agence sont passés près de nous. L’un d’eux, gêné, n’a pas pu s’empêcher de me dire bonjour. Pour toute réponse, je me suis mis sur le ventre et j’ai regardé Judith.
A l’agence, le climat est devenu impossible à vivre. Je serais incapable de dire qui était le plus odieux, d’eux ou de moi. Je me suis mis à inventer de nouvelles insultes. Une après-midi, j’ai trouvé une feuille sur mon bureau. Un double avait été envoyé à la direction centrale. Les six employés avaient signé une pétition pour que je sois renvoyé ou placé ailleurs.
Lorsque le responsable du personnel m’a convoqué dans le bureau central de Kantstrasse, j’ai abrégé ses remarques en lui disant qu’il n’était qu’une trace de couille. Pas même une couille entière et pleine, mais seulement la sueur qu’elle produit sur un caleçon tiède.
En sortant de là, j’ai descendu l’avenue jusqu’à la sortie de la ville. Je me suis saoulé dans un bar de Westend. Puis, je suis revenu sur mes pas pour m’expliquer avec les employés une fois pour toutes. L’un d’eux m’a interdit l’accès des locaux. On a commencé à se battre sans conviction. Nos gestes étaient désordonnés, sans noblesse. Je suis parti d’un seul coup, alors que j’avais presque l’avantage. Je suis allé me passer de l’eau sur le visage dans les lavabos du Café Hals. Si j’avais su où trouver Judith, je ne me serais pas mis à pleurer. En rentrant à Eberswalde j’ai raconté ma journée à Rachel. J’ai encore pleuré un moment dans la cuisine, puis j’ai dîné en regardant un film.
Le lendemain, j’ai dit à Judith que j’étais licencié, elle s’est mise à rire. Je n’arrivais plus à être inquiet. La veille, j’avais pleuré, mais c’était finalement d’un bonheur que ne connaissent pas les gens heureux. De nouvelles forces s’agitaient en moi comme des lutins. Ce jour-là, j’ai dit au revoir à Judith près de la gare du jardin zoologique, j’ai fait semblant d’aller prendre mon train, je suis remonté aussitôt et je l’ai suivie.
Après trois quarts d’heures de marche, elle est entrée, au fin fond du quartier de Schöneberg, Gutzkowstrasse, sous un porche sombre qui exhalait des odeurs d’huile chaude et de bois pourri. Il n’y avait qu’un escalier. J’ai frappé à plusieurs portes. Un homme d’environ cinquante ans, au physique d’ancien révolté, m’a demandé pourquoi je voulais voir Judith.
- Je lui dois de l’argent.
Je froissais sous son nez quelques billets.
- Donnez.
Il tendait une main trop large pour une fille comme Judith. Une envie de le détruire s’enflammait dans mon plexus.
- Non. Je le lui donnerai directement ou rien du tout.
Aussitôt, Judith est sortie de ce qui devait être une chambre. Une planche à repasser surchargée de cartons et de bouteilles s’est écroulée dans l’entrée, sans raison.
- Viens Judith, ai-je dit. On s’en va.
Elle est allée chercher son sac Kaufhof et elle m’a rejoint sur le palier.
- Ce n’est pas la peine de revenir, lui a dit l’homme.
- Elle ne reviendra pas, ai-je dit, sentencieux.
- Dégage, sale conne, a-t-il ajouté. Elle ne se laissera pas sauter. Vous perdrez votre fric et votre temps.
Dans le taxi, elle a farfouillé dans son sac et en a exhumé le carnet de chèques de l’homme.
- Je connais sa signature, a dit Judith.
Je l’ai feuilleté un moment, comme un livre sans histoire et je l’ai laissé tomber par la fenêtre ouverte.
A Eberswalde, j’ai mis des draps frais dans une chambre du premier étage. Quand je suis redescendu, elle était allongée dans une chaise longue du jardin. Il faisait bon, l’air était meilleur que celui de Berlin, on se croyait plus loin qu’à vingt minutes de route. Quelque chose de vif a chauffé ma poitrine. Elle regardait le ciel, figée, comme si rien ne lui était jamais arrivé. Je me suis assis dans l’herbe et je l’ai regardée.
Après un long moment, en parlant le plus bas possible, je lui ai demandé :
- Tu as faim ?
- Oui.
- Qu’est-ce que tu aimerais manger ? Il y a des tas de choses, dans la cuisine.
- Des crêpes.
En attendant que la pâte repose, nous avons grignoté des fromages et des fraises que nous trempions directement dans le pot de crème fraîche. A un moment, je l’ai prise par la main et j’ai décidé de lui présenter Rachel. A l’entrée de la chambre, elle a lâché ma main d’un mouvement violent et elle est redescendue dans la cuisine.
- Elle a peur de toi, ai-je dit à Rachel. Qui eut dit qu’un jour tu ferais peur à quelqu’un ?
Parfois, pour m’exciter, Rachel regardait un homme, dans un restaurant, par-dessus mon épaule. Si le type se mettait ensuite à nous suivre dans la rue, ce qui arrivait fréquemment, nous nous arrêtions pour lui demander en criant de ne plus nous importuner. Rachel ne faisait peur à personne. Aujourd’hui, les appareils sophistiqués dont elle dépend respirent la souffrance et le désastre. Ce qui nous fait peur en elle, c’est ce qui la sauve. Heureusement qu’elle n’a pas le choix entre sa propre vie ou la peur de ceux qui la voient.
- Ne crois pas que je suis habitué, ai-je dit d’un ton agacé à Judith en redescendant. Même après deux ans, c’est toujours aussi difficile.
Son regard ne quittait pas la poêle, la pâte qui s’étalait comme de la lave, la fourchette plantée dans le coton imbibé d’huile.
- Tu as des confitures et du miel ?
- Oui. Depuis combien de temps étais-tu avec ce type ?
- Pas longtemps.
- Tu dormais à droite à gauche ? Où tu pouvais ? Tu tenais compagnie à tous les ratés du quartier ?
- Mais non.
- Tu dormais avec ce type nauséabond et tu n’es pas capable de te tenir tranquille devant Rachel ? Tu crois que cela lui fait plaisir de te voir dévaler l’escalier comme si tu avais vu un monstre ?
- Excuse-moi. J’irai la voir. Plus tard. D’accord ?
- D’accord.
Ma colère s’était effondrée d’un coup. J’avais envie de la serrer dans mes bras, très fort, que son beau visage pénètre mon cou, que ses seins pointus percent mon ventre et s’y insinuent, que ses jambes s’introduisent dans la chair de mes jambes, que son sexe irrigue le mien, soudain, du dedans, que j’éjacule des bouts d’elle, qu’elle coule au-dedans de moi - et que tout cesse, irrémédiablement.
Le lendemain matin, je me suis levé de bonne heure. Judith s’est réveillée peu avant midi. Cela devait faire longtemps qu’on ne lui avait pas fichu la paix, une nuit entière. Pour une seule nuit à l’abri, elle avait dû subir des sueurs étrangères, des peaux malodorantes.
Dans la journée, je l’ai emmenée dans une grande surface. Parmi les rayons, je poussais le caddie et Judith traînait les pieds. Je n’étais jamais entré là-dedans. J’avais peur d’être déprimé au milieu de ces gens qui savaient ce dont ils avaient besoin. Ce jour là, je pensai que j’avais Judith près de moi et du temps devant nous.
Nous avons acheté tellement de choses qu’il a fallu prendre un autre caddie et demander d’être livrés. J’ai fait une carte bleue pour une somme que je n’étais pas sûr d’avoir.
A la fin de sa première semaine chez nous, j’ai surpris Judith au chevet de Rachel. Elle caressait sa main du revers de la sienne, en chantonnant.
Cécile et Pierre devaient venir dîner à la maison depuis longtemps. Je remettais toujours cette invitation. Cécile était journaliste pour le même magasine que Rachel. Autrefois, elles avaient pris des cours de théâtre, sans grand résultat. Pierre travaillait dans un bureau d’architecture. Chez eux, il me montrait souvent des plans que je ne comprenais pas. Quelque fois, je me masturbais en les imaginant faisant l’amour. Pourquoi eux, je ne sais pas. Je demandais à Rachel de faire la cour à Pierre, mais elle refusait. Elle voulait préserver cette amitié. Parfois, quand Pierre parlait, je faisais exprès de bâiller pour qu’il se sente ennuyeux.
Ils sont arrivés à huit heures avec du vin italien et des tulipes. Je suis monté voir Rachel pour lui recommander de ne pas bouger de sa chambre. J’ai mieux compris son caractère lorsqu’elle a pris ma main et s’en est caressé un sein comme si j’étais un pantin sans désir.
Quand je suis entré dans la chambre de Rachel, Cécile était penchée sur elle et la serrait dans ses bras.
- Le dîner est prêt, ai-je dit.
- Je n’aurai plus jamais d’amie comme toi, disait Cécile à Rachel.
- Elle n’est pas morte, ai-je précisé.
Nous sommes redescendus au rez-de-chaussée. Nous avons commencé de manger en parlant beaucoup pour ne pas réfléchir. Je pensais à Judith, dégustant saumon, tarama, blinis et Lançon rosé en feuilletant des magasines.
Quand ils sont partis, elle dormait déjà. Elle avait terminé la bouteille de champagne et elle avait laissé le tarama.
Chaque matin, je lui préparais un café additionné de lait concentré, puis je le déposais devant elle sans rien dire. Elle portait juste l’un de ses chemisiers. Les longs poils noirs de son pubis frisaient et grimpaient le long du tissu.
Elle ne mangeait rien avant le milieu de l’après-midi. Elle pouvait lire pendant huit heures sans bouger un seul membre. Son corps se cimentait au contact des pages et des mots.
Les infirmières n’osaient pas me parler de Judith. Elles voyaient cette fille déambuler dans la maison, en culotte blanche et chemisier, mais elles faisaient comme si de rien n’était. Judith, elle aussi, les ignorait. Ce jeu était absurde et naturel. Pendant ce temps, mon désir pour elle errait de plus en plus souvent, en culotte et chemisier, dans la maison triste de mon ventre.
Les premiers mois ont eus cette couleur tranquille. Vers la fin septembre, j’ai commencé de manquer d’argent. Rachel est morte à ce moment-là. Je n’avais pas touché aux économies destinées à son enterrement. Il y eut peu de différence entre Rachel sur terre et Rachel dans l’au-delà. Je buvais du vin avec Judith lorsque l’une des infirmières est descendue, blême.
- Votre femme… C’est fini…
Nous sommes tous remontés dans la chambre. J’essayais de ressentir un sentiment précis. Judith s’est collée dans mon dos.
- Vous avez prévu quelque chose ? m’a demandé l’infirmière avec suspicion.
L’enterrement de Rachel était la seule chose que j’avais organisée d’avance. Une enveloppe de liquide était cachée dans sa chambre, j’avais quelques numéros à composer, une machine à mettre en route. Je voulais que son dernier trajet se déroule sans incident.
Judith était assise au premier rang. Je lui avais donné le choix entre plusieurs morceaux de musique, elle avait choisi l’Elégie pour violoncelle et piano, de Fauré. La famille de Rachel était là, visages fermés. Pour eux, j’avais emmené leurs filles sur de mauvais chemins. Notre accident n’avait été que le résultat logique de notre vie turbulente et désordonnée.
Je prononçai quelques mots devant un public hostile. Nous avons définitivement laissé Rachel au cimetière de Schönhauser Allee.
Dès le lendemain, avec Judith, nous avons commencé de vendre des objets. Elle décida que nous vendrions d’abord les livres qu’elle avait déjà lus. Les livres sont des passe-temps qui nourrissent nos illusions. La présence d’une femme les remplace avantageusement. Je n’aurais jamais pensé cela avant Judith. Je lisais des romans parce que je ne la connaissais pas.
Un soir, ivre, saoul d’elle et de vin, j’ai détruis toutes les étagères. Quand on quitte quelqu’un, on ne garde pas son squelette.
A la suite de cela, nous avons loué une camionnette. Pendant trois mois, les seules questions que l’on se posait après le petit déjeuner était que vendre, et où ? Judith ne savait jamais qui achète quoi. Je le devinais d’instinct, avec l’excitation de celui qui se fabrique les ailes de son premier vol. Dans l’annuaire, je cochais les dépôts vente et les nouvelles sociétés qui achètent vos objets les plus minables. La maison s’est vidée comme un lavabo.
Au début du mois d’octobre, il nous resta nos lits, le livre d’Anderson que Judith voulait conserver, une cafetière et certains de nos vêtements. Nous avons reçu une belle somme en échange de mon passé avec Rachel.
Quand Judith dormait encore, je déambulais dans cette espace creux, à la recherche d’une aspérité. J’aimais cet endroit hébété, ahuri de sa métamorphose.
J’aimais l’idée que le téléphone avait disparu. J’aimais penser qu’un des ces jours, peut-être aujourd’hui, j’allais posséder Judith, seulement elle, au milieu de rien.
Habituellement, le matin, je quitte la maison vers sept heures. Je marche jusqu’à la gare d’Eberswalde. Par le train de sept heures dix, je suis à Berlin à sept heures trente. Vers huit heures, je suis installé au Café Hals, près du jardin zoologique, sur le Ku’Damm. Je suis ensuite à l’agence immobilière, Fasanen Strasse, à huit heures trente, huit heures quarante-cinq.
Mes bouts de vie.
J’aime le Café Hals car il y a les trois principaux quotidiens. Je les lis à l’envers. Cela me rassure. J’ignore pourquoi. Les programmes de télévision, puis les pages culturelles, le sport, les événements du monde, puis la politique de l’Allemagne. Enfin, la première page. Ce qui fait, ce jour-là, la vie de la planète. Celle de ceux qui m’entourent. M’ignorent. Auxquels je suis indifférent, moi aussi.
Que peut-on aimer d’autre que les gens ?
Je plie l’un des journaux et le pose devant moi. Quelqu’un me demande s’il peut l’emprunter. Je dis toujours: bien sûr, c’est celui du café. De voir cet homme lire les mêmes nouvelles, avec le même air absorbé, cela me dégoûte un peu.
La première fois que je vois le visage de Judith, de profil, le regard fixé sur l’agitation de la rue, je la regarde un long moment sans comprendre. J’ai perdu l’habitude. Adolescent, je regardais les jeunes filles de la classe. Je voulais les embrasser, les mordre, leur pétrir la peau des cuisses, leur lécher les joues, je ne sais quoi d’autre. A quarante ans, depuis l’accident, j’avais perdu le goût de tant de choses que ma propre bouche, avec toutes ses envies stagnantes, m’éc–urait.
Il faut beaucoup de violence pour avoir l’impression qu’il se passe quelque chose. Un bon accident de voiture, voilà qui laisse des traces. Un pansement sur le nez, du sang dans le blanc des yeux, les jambes suspendues et inertes, un mur de béton posé sur la poitrine, des mains brûlées qui semblent appartenir à quelqu’un d’autre, voilà une bonne panoplie pour le hasard.
Le destin a besoin de se déguiser pour qu’on le remarque. Hors du grand bal costumé du malheur, la plupart des événements sombrent dans l’inaperçu et nos obsessions restent sans visage.
Sur l’autoroute, nous ne parlions pas beaucoup. Comme souvent, Rachel conduisait en chantonnant. Aucun air en particulier. Elle allait d’une mélodie à l’autre, suivant ses humeurs. Je n’étais ni heureux ni mécontent de revenir en France, sur l’île d’Ouessant. J’ai souvent cherché à retrouver mes sensations d’alors, celles qui ont précédé d’une heure, puis une demi-heure, puis de quelques secondes, le choc terrible que nous avons subi.
A quoi pense-t-on ? Nous naviguons à vue en marge de la vraie vie. Ce n’est qu’au moment de la souffrance physique, du grand éclat des tôles et des immédiates douleurs, que le naît le réel.
Elle s’est aplatie sur le volant. J’ai eu l’impression de m’envoler, de traverser le verre du pare-brise, comme un miroir dans un conte magique. J’ai cru rire. Etre secoué par un rire fou et sonore. Le fracas fut court, métallique. Nous avions foncé droit sur un accident. Deux voitures étaient déjà enchevêtrées, immobiles sur la voie de gauche. L’une des deux était renversée sur le toit. Rachel les a vus, mais sa surprise l’a glacée, paralysée. Je m’en souviens, mais je ne le lui dis pas. Elle a prononcé quelque chose. Sans crier. Des mots de panique étranglés dans sa gorge. Elle a regardé vers moi un très court instant. Puis j’ai fait l’ange qui part et je me suis endormi, brisé par tant de violence imprévue.
J’ai rêvé d’un endroit où il y avait beaucoup de gens qui me posaient des questions - à ce moment-là, allongé sur l’autoroute ou plus tard, à l’hôpital, dans la blancheur aseptisée du progrès médical. Ce rêve d’une foule qui me harcèle dans un lieu exigu semble s’être renouvelé un grand nombre de fois, sans que je parvienne jamais à leur donner satisfaction. Je n’avais jamais rien à répondre à ces visages nés du coma.
Rachel est à la maison, maintenant. Une infirmière vient la voir deux fois par jour. Nous avons installé une vraie chambre d’hôpital dans l’ancienne chambre d’amis. Elle ne parle plus. Elle voit et entend. Je tiens sa main, assez longtemps, le plus longtemps possible, quand je reviens de Berlin. Je ne sais plus quoi dire. Imaginez un instant d’entendre des phrases creuses, allongés sur un lit orthopédique, sans possibilité de communiquer, prisonniers de votre corps comme d’une gangue. Je ne dis plus rien à Rachel. Ou je me plains de ma vie ratée et ça la soulage un peu.
La première fois que je vois Judith, je reste un bon quart d’heure accroché à son visage, suspendu au-dessus d’une mer déchaînée. Je reprends un autre petit-déjeuner. Sa présence me donne faim. L’air du large. Un mardi. Le jour le plus long de la semaine, habituellement. J’essaye de lui donner un âge, pour la rendre humaine, pour me calmer. Vingt-deux, vingt-trois, vingt-quatre ? Dès que je la découvre, je veux savoir quelque chose d’elle. J’ai besoin de quelques renseignements. Sinon, le premier coup de vent l’emportera.
A côté du Café Hals, il y a un lycée. Avant huit heures trente, de nombreux adolescents occupent les tables. Ils recopient en hâte leurs derniers devoirs. Ce matin-là, ils sortent tous en même temps. Elle reste comme une pierre plantée dans le sable, délaissée par la vague. Je l’avais prise pour l’une des élèves du groupe. Elle dessine. Elle regarde un long moment dehors et se remet à dessiner. Le haut de la manche de son pull-over a un gros trou qu’elle n’essaye pas de cacher.
Je pense souvent à Rachel avec une pitié honteuse. Certaines personnes sont douées pour rassurer les mourants, convaincre les enfants d’aller à l’école, apaiser les angoisses de leur prochain. Je pense à Rachel comme à un monstre bouche bée que la maison aurait mis au monde. La Rachel d’avant est morte. Une corde attachée au lit me serre le cou, aussi loin que je sois. Quoi qu’il arrive, cette corde ne cassera jamais. Rachel est un organe visqueux et cette engeance me tient en laisse. Avec le temps, jour après jour, je suis devenu un simple spectateur d’existence. Un infatigable paresseux. Un liseur de bonnes et de mauvaises nouvelles. Un arpenteur du papier journal. Un râleur cynique des matins gris. Coureur de vide. Inépuisable héros de rien. Merveilleux penseur d’inutile. Ami fidèle de fantômes. J’ai tant perdu que vous marcherez, tôt ou tard, dans mes feuilles mortes.
Judith est brune. Ses cheveux sont mi-longs, très emmêlés. Ses lèvres sont charnues, pour un visage fin, Sa bouche a une moue boudeuse, constamment. On voudrait se planter devant elle pour qu’enfin elle nous voie. Très vite, je suis agacé de ne pas exister pour elle.
A l’agence, ce jour-là, je m’arrange pour être irréprochable. Depuis quelque temps, des colères non exprimées se sont transformées en phrases acides. Depuis combien de temps ne m’a-t-on pas proposé d’aller déjeuner en groupe ? Le plus souvent, je prends une salade à emporter au Kaufhof, des yaourts et une bière. Je mange avec des couverts plastiques en feuilletant des magazines.
Cette fois, je suis revenu déjeuner au Café Hals. Elle était toujours là. Quand toutes les places ont été occupées, la serveuse l’a obligée à s’installer à une table minuscule, coincée contre le bar. Elle me tournait le dos. Il y avait beaucoup de bruit. Je me demandais pourquoi les gens s’agglutinaient ainsi pour se nourrir. Quand on m’a apporté mon plat, un type en costume cravate est arrivé et on a demandé à la fille de déguerpir. Le temps d’atteindre la caisse et de régler, elle avait disparu.
L’après-midi, j’ai retrouvé ma mauvaise humeur habituelle.
Le lendemain matin, Judith était là. Je me suis assis à côté d’elle. J’ai commandé un café, un grand bretzel, une orange pressée, et je l’ai regardé dessiner. De temps en temps, j’observais son profil, mais elle le sentait et s’arrêtait de dessiner et soupirait discrètement. J’ai changé de place. Elle semblait ne pas le remarquer. Comme la veille, elle ne s’intéressait qu’à ce qu’elle faisait. J’ai dû aller travailler, comme la plupart des imbéciles.
Je n’ai pas pu m’empêcher de parler d’elle à Rachel. Ses yeux reflétaient le plafond froid. Je lui détaillais les dessins, la bouche épaisse, la lassitude qui semblait habiter Judith. Rachel comprenait peut-être ce que je voulais dire. Ou bien elle pensait à un crabe sur un tabouret ou à une plage de l’île d’Ouessant ou à un gribouillis d’enfant sur un tableau noir, l’hiver.
Un jour, Judith n’est pas venue. Le lendemain, j’ai décidé de ne pas la lâcher. A dix heures, tout en la regardant dessiner, j’ai appelé l’agence avec mon portable. Je venais seulement de me réveiller avec une forte fièvre. Peut-être des séquelles de mon voyage en Inde. Ils devaient se douter que je n’y étais jamais allé. Ensuite, j’ai feuilleté toute la presse dans les deux sens. Virus informatique émanant des Philippines. Des otages qui pensaient faire de la plongée sous-marine dans l’eau turquoise se retrouvaient avec la dysenterie et le typhus, surveillés mitraillette au poing par des rebelles de dix-huit ans.
Elle est allée aux toilettes un temps anormalement long. Quand elle est revenue, ses cheveux étaient attachés et elle portait un autre chemisier. Sur son visage, on voyait perler des gouttelettes d’eau. Je l’ai vue poser sous la table un sac plastique du Kaufhof. Il semblait rempli de nombreux objets de formes différentes.
A l’heure du déjeuner, ils ont voulu l’installer à la même table inconfortable. J’ai aussitôt demandé à la serveuse de lui servir un hamburger au poivre et un Coca, sur ma note. J’ai pris la même chose. Quand on l’a servie, elle a seulement jeté un petit regard de côté, comme un merci discret. Ou comme une forme améliorée de mépris. Elle a mangé calmement, sans se jeter sur les plats comme je m’y attendais. Puis, elle a vidé sa dernière gorgée de Coca et elle a commandé une part de crumble aux cerises et un café-crème. Ce geste m’a rendu heureux durant de longues secondes.
J’ai pris un schnaps au moment où le restaurant se vidait. J’ai pensé à l’écran éteint de mon ordinateur, à quelques rues de là. Mes collègues se demandaient si j’étais allé en Inde ou pas.
Vers trois heures, elle a cessé de dessiner. Son corps s’est voûté. Sa tête s’est abaissée. J’ai cru qu’elle pleurait.
En fin de journée, elle est repassée par les lavabos, elle a fait un brin de toilette et elle est sortie sur le boulevard, son gros sac plastique au bout du bras. Je l’ai suivie le long d’Uhlandstrasse, puis elle s’est enfoncée dans les petites rues de Schöneberg. Il s’est mis alors à tomber une pluie grasse. J’ai ressenti un lourd sentiment d’inutile, une angoisse paralysante. A la station Bayerischer, je me suis laissé glisser dans le métro. A Eberswalde, la même pluie bouchait l’air. Rachel dormait. Je l’ai réveillée.
Pendant quelques jours, je suis resté à la maison. Je lisais des romans, assis par terre, dans la chambre de Rachel. Je ne me levais que quand les infirmières arrivaient. Je ne répondais pas à leurs questions. L’une d’elles m’a dit :
- Elle a besoin de vous entendre.
- Moi aussi, ai-je répondu.
Je refuse de considérer Rachel comme une plante qu’il faut arroser de paroles. Je préfère le terme de légume, régulièrement usité pour définir les gens immobiles et muets que l’on ne connaît pas. Je n’aimais pas Rachel. Nous faisions l’amour avec des poussées perverses mémorables. Ce sont nos corps qui ont voulu se marier, pas nos âmes. Il faudrait inventer un mariage particulier pour ce genre de relation.
Quelques mois avant l’accident, nous avons tous deux passé une nuit avec d’autres partenaires. Le lendemain, nous avons raconté nos expériences, comme des enfants racontent leurs vacances le jour de la rentrée. A la fin du déjeuner, elle a fait le tour de la table et elle est venue s’enfoncer sur moi. Pour finir, elle a craché son thé dans ma bouche. Un dimanche.
Je suis revenu à l’agence après quatre jours avec une mauvaise mine de rigueur. Personne ne m’a demandé si j’allais mieux, c’était évident que non. Il faisait de plus en plus chaud. Mai. Judith portait l’un de ses deux chemisiers. Elle avait toujours ce regard fixe vers la rue et cette façon de faire glisser son crayon sur la feuille, comme s’il n’y avait rien d’autre à vivre.
Cette fois, je me suis assis en face d’elle. J’avais les bras croisés, prêt au combat. Elle a posé son crayon. Elle regardait sa feuille. Nous sommes restés comme ça un certain temps. J’ai demandé un verre de vin blanc. Elle n’a rien voulu accepter.
- La dernière fois, vous avez bu et mangé tout ce que j’ai commandé pour vous. Et même davantage.
Elle m’a regardé un court instant et elle s’est levée pour aller aux toilettes. Quand elle est revenue, elle a posé son sac du Kaufhof sous la table. Son visage était humide et son chemisier taché d’eau. J’ai profité de son silence pour lire le journal. Aux pages littéraires, il y avait un article sur Sherwood Anderson. Je montrai sa photo à Judith.
- Je ne connais pas, a-t-elle dit.
- Je vais vous offrir un de ses livres. D’accord ?
J’ai cru qu’elle esquissait un sourire.
- Oui.
J’étais tellement surpris, que je me suis levé aussitôt.
- Venez, on va l’acheter tout de suite. Je peux porter votre sac ?
Je l’ai pris sans qu’elle me réponde. J’ai réglé les consommations et nous avons remonté le Ku’Damm. Nous avons trouvé La Mort dans les bois, l’un de ses recueils de nouvelles. Il faisait très chaud. Judith a voulu aller s’allonger au soleil à Tiegarten.
Nous nous sommes installés au bord de l’eau claire de Neuer See. Aussitôt, elle s’est mise à lire l’une des histoires, intitulée Telle une reine. Puis, elle a commencé La voilà prenant son bain, et l’a abandonné pour lire Le Roman perdu. Les rollers, les vélos et les enfants passaient près de nous sans nous voir. J’avais envie qu’on se déshabille et qu’on aille se baigner. Si nous étions à Munich, nous aurions pu nous laisser porter par le courant frais de l’Isar. Sherwood Anderson nous aurait attendus sagement dans l’herbe.
Quand elle a reposé le livre, je lui ai dit que ce type était mon écrivain préféré, qu’il avait tout quitté, la quarantaine passée, travail, famille, pour se consacrer à son art et qu’il était mort en avalant un cure-dents qui lui avait perforé l’estomac. Judith contemplait sans broncher le couvercle plat de Neuer See.
Pendant quelque temps, j’ai déjeuné tous les jours avec Judith. Malgré mes questions de plus en plus précises, je ne savais toujours pas où elle vivait, si elle avait des parents, un type dans sa vie, de vagues amis, et d’où elle tenait les quelques pièces qu’elle avait en poche pour ses cafés et ses cigarettes. Je monologuais.
Dans son sac en plastique, il n’y avait rien de spécial. Cahiers, livres, son autre chemisier, des baskets, des tubes de lait concentré qu’elle rajoutait à son café, un Walkman, un K-way. Après le repas, nous marchions dans le quartier, jusqu’à l’heure du bureau. J’avais envie de la faire venir.
- Tu t’accroupirais au milieu de tous et tu ferais tes besoins.
- Pourquoi faire ?
- Pourquoi faire ? Tu le verrais tout de suite.
Elle l’aurait peut-être fait, je n’ai pas insisté.
Quand il a fait trop chaud, vers la mi-juin, nous sommes allés tous les jours acheter des sandwichs au Kaufhof pour les manger dans le Tiegarten. Une fois, trois employés de l’agence sont passés près de nous. L’un d’eux, gêné, n’a pas pu s’empêcher de me dire bonjour. Pour toute réponse, je me suis mis sur le ventre et j’ai regardé Judith.
A l’agence, le climat est devenu impossible à vivre. Je serais incapable de dire qui était le plus odieux, d’eux ou de moi. Je me suis mis à inventer de nouvelles insultes. Une après-midi, j’ai trouvé une feuille sur mon bureau. Un double avait été envoyé à la direction centrale. Les six employés avaient signé une pétition pour que je sois renvoyé ou placé ailleurs.
Lorsque le responsable du personnel m’a convoqué dans le bureau central de Kantstrasse, j’ai abrégé ses remarques en lui disant qu’il n’était qu’une trace de couille. Pas même une couille entière et pleine, mais seulement la sueur qu’elle produit sur un caleçon tiède.
En sortant de là, j’ai descendu l’avenue jusqu’à la sortie de la ville. Je me suis saoulé dans un bar de Westend. Puis, je suis revenu sur mes pas pour m’expliquer avec les employés une fois pour toutes. L’un d’eux m’a interdit l’accès des locaux. On a commencé à se battre sans conviction. Nos gestes étaient désordonnés, sans noblesse. Je suis parti d’un seul coup, alors que j’avais presque l’avantage. Je suis allé me passer de l’eau sur le visage dans les lavabos du Café Hals. Si j’avais su où trouver Judith, je ne me serais pas mis à pleurer. En rentrant à Eberswalde j’ai raconté ma journée à Rachel. J’ai encore pleuré un moment dans la cuisine, puis j’ai dîné en regardant un film.
Le lendemain, j’ai dit à Judith que j’étais licencié, elle s’est mise à rire. Je n’arrivais plus à être inquiet. La veille, j’avais pleuré, mais c’était finalement d’un bonheur que ne connaissent pas les gens heureux. De nouvelles forces s’agitaient en moi comme des lutins. Ce jour-là, j’ai dit au revoir à Judith près de la gare du jardin zoologique, j’ai fait semblant d’aller prendre mon train, je suis remonté aussitôt et je l’ai suivie.
Après trois quarts d’heures de marche, elle est entrée, au fin fond du quartier de Schöneberg, Gutzkowstrasse, sous un porche sombre qui exhalait des odeurs d’huile chaude et de bois pourri. Il n’y avait qu’un escalier. J’ai frappé à plusieurs portes. Un homme d’environ cinquante ans, au physique d’ancien révolté, m’a demandé pourquoi je voulais voir Judith.
- Je lui dois de l’argent.
Je froissais sous son nez quelques billets.
- Donnez.
Il tendait une main trop large pour une fille comme Judith. Une envie de le détruire s’enflammait dans mon plexus.
- Non. Je le lui donnerai directement ou rien du tout.
Aussitôt, Judith est sortie de ce qui devait être une chambre. Une planche à repasser surchargée de cartons et de bouteilles s’est écroulée dans l’entrée, sans raison.
- Viens Judith, ai-je dit. On s’en va.
Elle est allée chercher son sac Kaufhof et elle m’a rejoint sur le palier.
- Ce n’est pas la peine de revenir, lui a dit l’homme.
- Elle ne reviendra pas, ai-je dit, sentencieux.
- Dégage, sale conne, a-t-il ajouté. Elle ne se laissera pas sauter. Vous perdrez votre fric et votre temps.
Dans le taxi, elle a farfouillé dans son sac et en a exhumé le carnet de chèques de l’homme.
- Je connais sa signature, a dit Judith.
Je l’ai feuilleté un moment, comme un livre sans histoire et je l’ai laissé tomber par la fenêtre ouverte.
A Eberswalde, j’ai mis des draps frais dans une chambre du premier étage. Quand je suis redescendu, elle était allongée dans une chaise longue du jardin. Il faisait bon, l’air était meilleur que celui de Berlin, on se croyait plus loin qu’à vingt minutes de route. Quelque chose de vif a chauffé ma poitrine. Elle regardait le ciel, figée, comme si rien ne lui était jamais arrivé. Je me suis assis dans l’herbe et je l’ai regardée.
Après un long moment, en parlant le plus bas possible, je lui ai demandé :
- Tu as faim ?
- Oui.
- Qu’est-ce que tu aimerais manger ? Il y a des tas de choses, dans la cuisine.
- Des crêpes.
En attendant que la pâte repose, nous avons grignoté des fromages et des fraises que nous trempions directement dans le pot de crème fraîche. A un moment, je l’ai prise par la main et j’ai décidé de lui présenter Rachel. A l’entrée de la chambre, elle a lâché ma main d’un mouvement violent et elle est redescendue dans la cuisine.
- Elle a peur de toi, ai-je dit à Rachel. Qui eut dit qu’un jour tu ferais peur à quelqu’un ?
Parfois, pour m’exciter, Rachel regardait un homme, dans un restaurant, par-dessus mon épaule. Si le type se mettait ensuite à nous suivre dans la rue, ce qui arrivait fréquemment, nous nous arrêtions pour lui demander en criant de ne plus nous importuner. Rachel ne faisait peur à personne. Aujourd’hui, les appareils sophistiqués dont elle dépend respirent la souffrance et le désastre. Ce qui nous fait peur en elle, c’est ce qui la sauve. Heureusement qu’elle n’a pas le choix entre sa propre vie ou la peur de ceux qui la voient.
- Ne crois pas que je suis habitué, ai-je dit d’un ton agacé à Judith en redescendant. Même après deux ans, c’est toujours aussi difficile.
Son regard ne quittait pas la poêle, la pâte qui s’étalait comme de la lave, la fourchette plantée dans le coton imbibé d’huile.
- Tu as des confitures et du miel ?
- Oui. Depuis combien de temps étais-tu avec ce type ?
- Pas longtemps.
- Tu dormais à droite à gauche ? Où tu pouvais ? Tu tenais compagnie à tous les ratés du quartier ?
- Mais non.
- Tu dormais avec ce type nauséabond et tu n’es pas capable de te tenir tranquille devant Rachel ? Tu crois que cela lui fait plaisir de te voir dévaler l’escalier comme si tu avais vu un monstre ?
- Excuse-moi. J’irai la voir. Plus tard. D’accord ?
- D’accord.
Ma colère s’était effondrée d’un coup. J’avais envie de la serrer dans mes bras, très fort, que son beau visage pénètre mon cou, que ses seins pointus percent mon ventre et s’y insinuent, que ses jambes s’introduisent dans la chair de mes jambes, que son sexe irrigue le mien, soudain, du dedans, que j’éjacule des bouts d’elle, qu’elle coule au-dedans de moi - et que tout cesse, irrémédiablement.
Le lendemain matin, je me suis levé de bonne heure. Judith s’est réveillée peu avant midi. Cela devait faire longtemps qu’on ne lui avait pas fichu la paix, une nuit entière. Pour une seule nuit à l’abri, elle avait dû subir des sueurs étrangères, des peaux malodorantes.
Dans la journée, je l’ai emmenée dans une grande surface. Parmi les rayons, je poussais le caddie et Judith traînait les pieds. Je n’étais jamais entré là-dedans. J’avais peur d’être déprimé au milieu de ces gens qui savaient ce dont ils avaient besoin. Ce jour là, je pensai que j’avais Judith près de moi et du temps devant nous.
Nous avons acheté tellement de choses qu’il a fallu prendre un autre caddie et demander d’être livrés. J’ai fait une carte bleue pour une somme que je n’étais pas sûr d’avoir.
A la fin de sa première semaine chez nous, j’ai surpris Judith au chevet de Rachel. Elle caressait sa main du revers de la sienne, en chantonnant.
Cécile et Pierre devaient venir dîner à la maison depuis longtemps. Je remettais toujours cette invitation. Cécile était journaliste pour le même magasine que Rachel. Autrefois, elles avaient pris des cours de théâtre, sans grand résultat. Pierre travaillait dans un bureau d’architecture. Chez eux, il me montrait souvent des plans que je ne comprenais pas. Quelque fois, je me masturbais en les imaginant faisant l’amour. Pourquoi eux, je ne sais pas. Je demandais à Rachel de faire la cour à Pierre, mais elle refusait. Elle voulait préserver cette amitié. Parfois, quand Pierre parlait, je faisais exprès de bâiller pour qu’il se sente ennuyeux.
Ils sont arrivés à huit heures avec du vin italien et des tulipes. Je suis monté voir Rachel pour lui recommander de ne pas bouger de sa chambre. J’ai mieux compris son caractère lorsqu’elle a pris ma main et s’en est caressé un sein comme si j’étais un pantin sans désir.
Quand je suis entré dans la chambre de Rachel, Cécile était penchée sur elle et la serrait dans ses bras.
- Le dîner est prêt, ai-je dit.
- Je n’aurai plus jamais d’amie comme toi, disait Cécile à Rachel.
- Elle n’est pas morte, ai-je précisé.
Nous sommes redescendus au rez-de-chaussée. Nous avons commencé de manger en parlant beaucoup pour ne pas réfléchir. Je pensais à Judith, dégustant saumon, tarama, blinis et Lançon rosé en feuilletant des magasines.
Quand ils sont partis, elle dormait déjà. Elle avait terminé la bouteille de champagne et elle avait laissé le tarama.
Chaque matin, je lui préparais un café additionné de lait concentré, puis je le déposais devant elle sans rien dire. Elle portait juste l’un de ses chemisiers. Les longs poils noirs de son pubis frisaient et grimpaient le long du tissu.
Elle ne mangeait rien avant le milieu de l’après-midi. Elle pouvait lire pendant huit heures sans bouger un seul membre. Son corps se cimentait au contact des pages et des mots.
Les infirmières n’osaient pas me parler de Judith. Elles voyaient cette fille déambuler dans la maison, en culotte blanche et chemisier, mais elles faisaient comme si de rien n’était. Judith, elle aussi, les ignorait. Ce jeu était absurde et naturel. Pendant ce temps, mon désir pour elle errait de plus en plus souvent, en culotte et chemisier, dans la maison triste de mon ventre.
Les premiers mois ont eus cette couleur tranquille. Vers la fin septembre, j’ai commencé de manquer d’argent. Rachel est morte à ce moment-là. Je n’avais pas touché aux économies destinées à son enterrement. Il y eut peu de différence entre Rachel sur terre et Rachel dans l’au-delà. Je buvais du vin avec Judith lorsque l’une des infirmières est descendue, blême.
- Votre femme… C’est fini…
Nous sommes tous remontés dans la chambre. J’essayais de ressentir un sentiment précis. Judith s’est collée dans mon dos.
- Vous avez prévu quelque chose ? m’a demandé l’infirmière avec suspicion.
L’enterrement de Rachel était la seule chose que j’avais organisée d’avance. Une enveloppe de liquide était cachée dans sa chambre, j’avais quelques numéros à composer, une machine à mettre en route. Je voulais que son dernier trajet se déroule sans incident.
Judith était assise au premier rang. Je lui avais donné le choix entre plusieurs morceaux de musique, elle avait choisi l’Elégie pour violoncelle et piano, de Fauré. La famille de Rachel était là, visages fermés. Pour eux, j’avais emmené leurs filles sur de mauvais chemins. Notre accident n’avait été que le résultat logique de notre vie turbulente et désordonnée.
Je prononçai quelques mots devant un public hostile. Nous avons définitivement laissé Rachel au cimetière de Schönhauser Allee.
Dès le lendemain, avec Judith, nous avons commencé de vendre des objets. Elle décida que nous vendrions d’abord les livres qu’elle avait déjà lus. Les livres sont des passe-temps qui nourrissent nos illusions. La présence d’une femme les remplace avantageusement. Je n’aurais jamais pensé cela avant Judith. Je lisais des romans parce que je ne la connaissais pas.
Un soir, ivre, saoul d’elle et de vin, j’ai détruis toutes les étagères. Quand on quitte quelqu’un, on ne garde pas son squelette.
A la suite de cela, nous avons loué une camionnette. Pendant trois mois, les seules questions que l’on se posait après le petit déjeuner était que vendre, et où ? Judith ne savait jamais qui achète quoi. Je le devinais d’instinct, avec l’excitation de celui qui se fabrique les ailes de son premier vol. Dans l’annuaire, je cochais les dépôts vente et les nouvelles sociétés qui achètent vos objets les plus minables. La maison s’est vidée comme un lavabo.
Au début du mois d’octobre, il nous resta nos lits, le livre d’Anderson que Judith voulait conserver, une cafetière et certains de nos vêtements. Nous avons reçu une belle somme en échange de mon passé avec Rachel.
Quand Judith dormait encore, je déambulais dans cette espace creux, à la recherche d’une aspérité. J’aimais cet endroit hébété, ahuri de sa métamorphose.
J’aimais l’idée que le téléphone avait disparu. J’aimais penser qu’un des ces jours, peut-être aujourd’hui, j’allais posséder Judith, seulement elle, au milieu de rien.
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