Les premières fois
La première fois… que j’ai écrit une lettre d’amourJ’avais huit ans…
Dans un cahier neuf à marge rouge et grands carreaux, enfermé dans ma chambre, j’ai écrit sur la première page :
Mon amour…
Après, je ne savais quoi dire d’autre, car il ne m’était pas encore arrivé grand chose. Je pensais à ce que j’aimerais, mais je n’avais pas d’image précise ou de but bien défini. Je me sentais vague et sans expérience.
Alors, après « mon amour », j’ai écrit :
Ma fiancée…
Et puis j’ai encore essayé d’imaginer quelque chose de plus concret, sans y parvenir. Tout me paraissait inconcevable. Aucun geste n’avait l’air possible. J’avais des cintres dans les bras et du caoutchouc dans les jambes. J’étais plein de matière première.
Mon amour…
ai-je écrit encore une fois.
Puis :
Ma fiancée…
Encore…
J’essayais de dessiner dans ma tête la tête d’une jeune fille, et presque un corps. Et des grandes joues pour faire des bises à répétition. Mais quand je m’approchais d’elle en imagination, elle s’évaporait comme des confettis ou giclait comme de l’eau.
Mon amour ma chérie ma fiancée mon amour ma chérie ma fiancée…
J’ai recopié tout ça plusieurs fois, pour voir si je pouvais écrire autre chose, mais non, rien n’est venu, ça ne m’a pas aidé du tout. Une petite fille sans âme et pleine de cheveux courait devant moi qui courait aussi dans un long couloir noir où je ne voyais qu’elle. Une vie sans corps jouait à la marelle en chantant des paroles qu’une musique invisible couvrait.
Mon amour ma chérie ma fiancée mon amour ma chérie ma fiancée…
Il y en avait partout, sur le cahier. Il se remplissait. J’écrivais même au dos des couvertures, ça se chevauchait, se recouvrait, se surchargeait, comme les paroles d’une chanson sans texte dans la marelle du ciel.
Mon amour ma chérie…
Gribouillis, gribouilla, ratures et petits tas.
Mon amour ma fiancée
Plus un seul endroit blanc pour t’écrire, plus un carreau libre, plus une seule marge pour tout te dire…
Mon am… Ma chér… Ma fianc…
J’ai dû m’arrêter. En mal de papier, j’étais en mal de mer pour nager. Mon amour, ma chérie et ma fiancée, étaient comme des poissons nageant là-dedans, serrés comme des sardines.
J’ai refermé le cahier. J’avais les doigts tous bleus. Tout cet amour chéri pour ma fiancée avait déteint sur moi, déjà.
Je l’ai rangé. Pas très bien, si je me souviens.
Pas bien du tout, même.
On aurait presque dit que je l’avais fait exprès.
Quelques jours après, ma mère a trouvé le cahier.
Le problème avec ma mère c’est qu’elle faisait plein de choses gentilles qui m’énervaient, comme de ranger régulièrement ce que j’avais déjà mis quelque part.
Elle a lu le cahier. Enfin, elle l’a déchiffré.
Quand je suis revenu de l’école, elle l’a brandi vers moi en rigolant. Elle était aussi rouge que l’encre était bleue et je l’ai aussitôt imitée. J’avais les deux couleurs à la fois.
Elle m’a demandé :
-Dis donc Tilou (elle m’appelait comme ça), c’est quoi tout ça ?
- Quoi tout ça ?
Je gagnais du temps sans le faire exprès.
- C’est qui cette chérie, Tilou ? Cette fiancée à qui tu dis mon amour sans arrêt ? Elle est comment, elle est jolie ? Tu l’as vue à l’école ou dans la rue ? Dans l’immeuble peut-être ? Ce ne serait pas Julie, la petite du dernier, la fille du charcutier ?
Boum. Badaboum.
Mon romantisme échevelé venait de dégringoler du dernier, il avait tout dévalé. Ce n’était pas écrit pour elle, non. Pas pour cette Julie qui ne me plaisait pas du tout. Je n’avais rien contre la charcuterie, au contraire, j’adorais ça. Elle ne me disait rien, c’est tout. Et moi je ne lui parlais pas comme ça tout allait bien quand on s’évitait dans l’escalier.
J’étais tellement gêné que mon ventre a fait du bruit, ça m’arrive toujours dans ces cas-là. Il a fait le bruit d’un chien qui rêve qu’il est énervé.
- Non, c’est… C’est personne, j’ai dit.
- Comment ça, personne ? a demandé maman. Tu écrivais bien à quelqu’un, Tilou chéri ?
Oh la la, « Tilou », ça me crispait encore plus que d’habitude. Et « Tilou chéri » encore plus. Parce que j’avais employé ce mot là pour autre chose et que je le trouvais tout d’un coup dérangeant employé par ma mère envers moi.
- Non, ai-je réussi à dire, fermé comme une huître pas fraîche. Non maman, je t’assure, je… J’ai… J’ai écrit ça, comme ça…
- Comment ça ? demanda ma mère qui m’aurait agacé si j’en avais eu le droit.
- Comme ça, maman, je t’assure… C’était pour… m’entraîner…
- A quoi ? demanda ma mère interloquée.
- A le dire… Pour m’entraîner à le dire, et… à l’écrire… Pour le jour où je le voudrai…
- Allons, allons, a dit ma mère en s’éloignant… Après tout, tu as bien le droit d’avoir des secrets, déjà, à huit ans…
Elle ne m’a pas cru. C’était pourtant vrai. Je m’entraînais à aimer.
Et je crois qu’il y a plein de gens qui devraient en faire autant.
…que j’ai invité une fille à passer la nuit chez mes parents pendant qu’ils n’étaient pas là.
Elle s’appelait Karine. Elle était rousse, elle était dans la classe au-dessus de la mienne, en première.
Donc j’étais en seconde. Bravo, vous avez bien calculé. Si on se comprend comme ça tout le temps ce sera plus facile pour moi, ne relâchez pas la pression.
Karine, c’était le genre de fille que tous les types d’une école ont envie d’inviter à prendre un café après les cours. Ne pas se jeter sur elle pour l’embrasser était aussi difficile que de manger des spaghettis avec une cuillère.
Il n’y a aucun rapport, c’était pour que vous compreniez.
En fait, Karine, on avait envie de se marier avec elle plus tard, tout en se disant qu’avec une fille pareille, on aurait des soucis à se faire, que les hommes allaient tourner autour d’elle jusqu’à environ 82 ans. Et encore. Il y aurait plein de petits vieux, et mêmes des grands, auxquels elle n’aurait qu’à montrer une photo d’elle quand elle était jeune pour qu’ils sautent en l’air, envoient leurs cannes et leurs dentiers balader pour l’emmener en vacances aux Seychelles.
Ou n’importe où ailleurs, c’est pas le propos.
Bon, vous l’avez compris, Karine était de loin la mieux du lycée. Elle était grande, presque autant que moi. Ses yeux pouvaient rayer une vitre à dix mètres et elle avait un corps auquel il valait mieux ne pas penser avant de s’endormir, sinon on ne s’endormait pas du tout.
Elle était troublante. Très troublante.
Mais vous l’aviez déjà compris. J’ai bien vu que vous étiez sur le coup, depuis le début.
En fait, jusqu’au mois de mai de cette année de seconde, l’idée de faire quoi que ce soit avec Karine ne m’avait pas effleuré. Quand je dis quoi que ce soit, je veux même dire… parler !
Je la voyais de loin, entre deux cours, généralement entourée par 46.315.497.845.678 garçons. Rarement moins.
Une fois, à la sortie, je l’ai vue s’éloigner avec seulement deux types, mais ils étaient tellement plus vieux et plus classes que moi que je préférais encore la voir avec les 46.315.497.845.678 mecs de d’habitude.
Bref, je n’avais pas même l’idée de lutter contre tous ces gens.
Cette année là, aux environs d’octobre, j’avais flirté avec une fille de ma classe. Lola.
Une fille qui s’appelle Lola, on l’imagine forcément belle. C’est la preuve qu’il ne faut pas se fier aux prénoms. Elle était très gentille, et ses copines disaient qu’elle avait un beau visage. C’est toujours ce qu’on dit des filles qui sont plus grosses que la normale.
Dans le bus qui nous emmenait à la gym, elle s’était assise près de moi et on s’était donné la main, presque machinalement.
Pendant un mois, on avait passé pas mal de temps à nous embrasser, dans les squares, les stades, et les impasses autour du lycée. On étaient plus souvent debout qu’assis, rarement couchés. Je dirai même jamais. Alors c’était difficile d’aller plus loin que de nous embrasser en touchant parfois des endroits stratégiques. On était souvent dérangés par des gens, et s’il y a un drame des jeunes face à l’amour, c’est qu’ils ne savent jamais où aller.
Lola sentait bon, elle avait plein d’humour, elle était douce et câline. Je pouvais facilement rester collé une bonne heure entre elle et un mur sans m’ennuyer.
Une fois, je m’étais appuyé sur une rangée d’interphones, et pendant que nous tournions nos langues aussi vite qu’un mixeur mélange des légumes, on avait entendu plusieurs voix agacées qui demandaient :
- Oui ?
- C’est qui ?
- Qui est à l’appareil, je vous prie ?
- C’est le facteur, c’est pour un pli ?
- Cela vous amuse de déranger les gens ?
Quand Lola et moi avions compris ce qui se passait, nous avions stoppé le mixeur et en relevant la tête, nous avions vu par les fenêtres au-dessus pas mal de têtes rouges de colère penchées sur nous.
C’était un moment gênant.
Les locataires nous ont pas mal insultés. Il n’y avait pourtant pas de quoi fouetter un –uf, non ? Ni pondre un chat.
Oui, on ne peut pas. Je voulais voir si vous étiez toujours là.
Tout ça pour dire qu’à cette époque, je n’étais pas très avancé, à ce niveau là.
Une fois, pendant que mes parents n’étaient pas là, j’avais zappé dans le salon sur un film érotique.
Enfin, franchement pornographique, même.
Erotique, c’est quand les hommes et les femmes font l’amour ensemble après un long moment d’observation et de discussions sur tout et rien.
Pornographique, c’est quand ils font l’amour tout de suite et tous ensemble sans discuter.
Ce soir là, après trois secondes de dialogues et deux minutes de petits cris comme ceux d’un chien qui pleure pour rentrer parce ce qu’il pleut, j’avais zappé à nouveau sur un débat au sujet de l’euthanasie. Je l’avais suivi jusqu’au bout pour retrouver le moral et ça avait marché.
Je ne voyais pas l’intérêt de faire à plusieurs ce qu’il est déjà si difficile de faire tout seul. Je veux dire tout seul à deux.
C’était agaçant de voir ces gens se réunir pour faire tout ça, alors qu’avec Lola on était obligés de s’appuyer dehors contre des murs pour jouer seulement au mixeur. Ces adultes avaient dû oublier le mal qu’ils avaient eu, quand ils étaient adolescents, pour avoir la paix.
Les adultes oublient tout, c’est pour ça qu’ils ne sont pas heureux. S’ils se souvenaient des avantages de la liberté, ils en abuseraient moins.
Enfin je crois.
Quand je serai adulte, je me souviendrai de Lola contre moi, et de moi contre l’interphone, et je n’aurai pas envie de faire l’amour à dix dans des fourrures léopard, avec des femmes qui font semblant d’être là.
Je me le promets.
En parlant de troupeau, revenons à nos moutons.
Je vous disais tout à l’heure que je n’avais même pas osé rêver de Karine, même dans mes rêves, c’est pour vous dire.
Une fois, vers le mois de mai, à la sortie des cours du vendredi, je rentrais tranquillement chez moi quand j’ai eu l’impression qu’on me suivait. Ces choses-là, on les sent.
Ce n’était pas une impression, en effet.
Elle me suivait.
ELLE ME SUIVAIT.
Oui : ELLE, KARINE !!!
En personne…
En fait, au début, j’ai juste cru qu’elle marchait derrière moi. C’était son droit, après tout, même si pour Karine de marcher derrière un garçon, c’est prendre le risque qu’il se prenne un poteau à force de se retourner.
J’ai su qu’elle me suivait quand elle m’a dépassé. Elle m’a pris le bras et elle m’a fait stopper devant la boulangerie où j’achète souvent des trucs avant de rentrer.
- Thomas, je peux te parler ?
J’ai dû dire à peu près : oui, bien sûr, mais j’ai eu l’impression que je disais une phrase qui ressemblait à :
- sèlkijhfjdnajkéndduçnzoooothel.
Mais comme elle n’a pas eu l’air surprise, elle a dû entendre oui, elle, par enchantement.
Je sentais l’odeur de viennoiseries et de pain chaud, et je ne sais pas si c’est ça ou Karine qui m’ont donné un creux à l’estomac.
Elle était devant moi, belle et souriante, et même si j’avais avalé trente pains au chocolat, j’aurais quand même eu des gargouillis de fringale.
- Il y a longtemps que je voulais te voir, m’a dit Karine. Tu me plais, tu sais. Ton côté : je calcule personne… J’aime ça… T’es pas collant, comme tous les autres… T’es dans ton coin, tu fais tes trucs, et t’es pas lourd…. J’aime vraiment ça, tu me plais vraiment… T’as toujours un sourire en coin, l’air de pas y toucher… C’est très dangereux les gars comme toi… Je voulais t’éviter, mais j’y arrive pas… Et puis j’ai adoré marcher derrière toi, tu sais… T’as une belle paire de fesses… Les filles aiment bien les belles fesses, tu sais, y a pas que les garçons… Je vais pas tourner en rond avec toi, Thomas… Tu me plais et j’aimerais bien qu’un jour tu m’emmènes chez toi ! D’accord ?
Gloups.
Rien n’est sorti, d’abord.
Même pas :
- Sèlkijhfjdnajkéndduçnzoooothel….
Rien.
Et puis j’ai dit une phrase informe sans queue ni tête, une bouillie sans morceaux que même un enfant d’un an trouverait approximatif.
Mais Karine a dû entendre :
- Non…
… car elle a aussitôt arrêté de sourire, elle est restée un court moment les bras ballants. Et puis elle s’est mise à rougir. Si fort que j’ai cru que les voitures qui passaient allaient s’arrêter.
- Allez Thomas, a-t-elle insisté, en désespoir de cause… Pour s’amuser, quoi… T’es bête ou quoi ???
Je ne sais plus ce que j’ai dit. J’étais si mal à l’aise que je parlais trop fort. Des images du film porno me revenaient toutes en même temps. Je me voyais obligé de lui faire des tas de choses compliquées pendant très longtemps, dans des draps léopard, avec un sexe qui n’aurait pas comme ces acteurs la taille d’un champignon géant.
Alors, j’ai envoyé balader Karine.
Oui, j’ai fait ça.
J’avais pourtant envie du contraire, au fond de moi…
Oh oui, croyez moi….
Mais j’avais envie de quoi ?
Je ne le savais pas…
C’est trop pour moi et je ne me sentais pas assez.
Pas assez quoi, ça non plus, je ne le savais pas…
Mais si on faisait toujours ce qu’on voulait sur terre, et si ce qu’on veut on le savait toujours, les martiens ne nous auraient pas envahis qu’au cinéma. Ils l’auraient fait vraiment !
Alors, je me suis tu, et c’est là qu’elle m’a cloué le bec. Trop tard, hélas. Elle m’a flanqué une gifle. Une jolie gifle, du plat de la main.
Elle a fait tellement de bruit que même la boulangère s’est arrêtée de vendre du pain. Rien ne peut l’arrêter, normalement. Je n’ai plus jamais osé y aller, depuis.
Karine a aussitôt tourné les talons. J’avais si honte à la joue gauche qu’elle devait avoir mal à la main droite.
Elle ne m’a plus regardé jusqu’à la fin de l’année. Je n’ai raconté l’épisode à personne. Vous êtes les premiers. Karine non plus, n’a jamais rien dit. A la vitesse du ragot dans un lycée, je l’aurais très vite su.
Trois semaines plus tard, mes parents sont sortis dîners chez des amis, et quand ils allaient chez eux, ils rentraient toujours très tard. J’ai parfumé ma chambre à l’encens et j’ai changé ma housse de couette dès qu’ils sont partis. J’ai préparé un salade, avec plein de choses dedans que j’avais caché depuis la veille sous mon lit. Je suis allé chercher une bouteille de mon père à la cave et j’ai pris la moins poussiéreuse pour faire des économies.
J’ai passé une très bonne soirée, avec Lola. C’était bien d’être allongé sur un lit normal, pas appuyé contre un mur avec des boutons d’interphone qui dérangeaient les gens, et nous par la même occasion.
Cette fois, nous avons fait plus que nous embrasser. Pour tous les deux, c’était la première fois, et je n’ai pas eu l’impression qu’on faisait semblant d’être heureux, ni elle, ni moi.
… que je suis parti de chez mes parents… enfin que j’ai fait une fugue… je veux dire une sorte de fugue, quoi.
J’étais en classe de première depuis deux mois, et si l’on avait cumulé toutes mes notes dans toutes les matières, on n’aurait pas atteint le chiffre 15.
J’avais une moyenne de 3/20, sauf en gym où j’avais un peu moins parce que je n’y allais pas. Je me trouvais assez en forme comme ça. Avec 5 matières, faites le calcul, vous verrez que je n’exagère pas.
Les professeurs commençaient à désespérer, les plus fragiles d’entre eux me parlaient comme si j’étais brûlé au 3ème degré. Les plus solides élevaient la voix et m’insultaient. J’essayais de penser à autre chose pendant cinq minutes. Les gens qui s’énervent finissent toujours par se calmer. Au pire, il y a toujours un moment où ils doivent aller dormir. Dîtes-vous ça quand on s’en prend à vous : il y a toujours un moment où les gens doivent aller aux toilettes ou se coucher.Bref, elle ne commençait pas bien fort, cette année-là…
Je n’étais pas tout à fait le dernier de la classe, il y avait deux élèves derrière moi, un gars et une fille. Il y a toujours pire que soi, heureusement. Quand je parlais avec eux, je les trouvais tellement bêtes que je me disais que le jour où ils me dépasseraient dans le classement, je me suiciderais peut-être en avalant mon masque de plongée et mon tuba. Et si je me loupais, j’engloutirais les palmes.
Pourtant, nos échecs répétés nous avaient rapprochés. Il y a une solidarité formidable dans le malheur. Les gens heureux sont égoïstes. Brita et Théo étaient mes deux meilleurs amis. Vous n’avez que des amis intelligents vous ? Vrai ? Allez, arrêtez de mentir, c’est très vilain.
En dehors du lycée, Brita, Théo et moi, nous pestions contre tout, les programmes trop chargés, les profs sans c–ur, les parents sans patience et les cours sans fin.
A la fin du trimestre, mes parents allaient recevoir le bulletin le plus calamiteux de l’histoire de l’Education Nationale. J’aurais beau leur dire que Brita et Tom étaient pires que moi, ça ne les consolerait pas. Leur fils était nul, ils ne verraient que ça.
Pour ne rien arranger, ils s’entendaient assez mal, tous les deux.
Je veux dire mes parents.
A la maison, il y avait le soir une sale ambiance, et la plupart du temps, je prenais sur le dos tout ce qu’ils n’avaient pas osé se balancer.
« Tu leur sers de soupape », m’avait dit un copain du foot, plus vieux que moi, qui étudiait la mécanique auto dans un lycée technique.
Je me disais ce soir-là que parfois des gens nous servent de moteur, d’autres de carrosserie de protection, d’autres encore de carburant. Moi je servais de soupape à mes parents.
C’était comme ça.
Aux alentours de novembre, il y a eu comme ça plusieurs soirées mémorables où j’ai servi de soupape à fond – et je me disais que le jour où le bulletin trimestriel arriverait, soupape ou pas, la bagnole allait totalement exploser.
Un soir, au moment de me coucher, et après un dîner terrible où ils se sont cherchés des poux sur la tête, j’ai commencé à faire un sac avec pas mal d’affaire, fringues et bouquins, pour tenir une vie entière jusqu’à la vieillesse et ne jamais revenir ici.
Je les entendais s’engueuler dans la cuisine parce ça résonne, et après minuit, ce n’était toujours pas fini. J’ai ouvert la fenêtre et j’ai respiré l’air glacé pour rester éveillé, parce que je ne suis pas du soir.
Pour m’en aller, je devais passer devant la cuisine et avec un sac rempli à bloc c’était pas discret.
Vers une heure du matin, mon père et ma mère avaient encore des poux dans leurs têtes et des choses à crier, alors j’ai commencé une série d’éternuements, et comme je tremblais, je me suis mis sous la couette et je me suis endormi en me mouchant. Ou en éternuant. Peu importe, le réveil a été vraiment difficile. Collant.
Quelques soirs plus tard, la même sérénade a recommencé. D’après un rapide calcul postal, le bulletin devait arriver le lendemain. C’est à moi qu’ils allaient chercher des poux dans la tête, et cette fois, ils en trouveraient. Ils allaient même tomber sur une colonie.
A minuit, j’ai refais le même sac que la dernière fois. Il était bien gros et lourd pour ne jamais revenir. Par chance, mes parents avaient décidé de s’engueuler avec la porte fermée. J’ai pu gagner le couloir et fermer la porte d’entrée sans faire de bruit.
Mon sac était vraiment lourd mais c’était trop tard.
Il neigeait un peu moins que la veille, mais tout de même assez pour tuer un canard s’il était aussi frileux que moi.
J’ai marché le plus vite possible jusqu’à la gare, puis je suis revenu en arrière parce que j’avais le cafard. Je traînais mon sac énorme derrière moi comme un cochon mort et ça n’arrangeait rien d’être aussi chargé en plus du poids des tristesses et des culpabilités.
Et puis l’orgueil a reprit le dessus et je suis reparti en arrière. J’ai mis le sac en bandoulière et je zigzaguais comme si j’avais bu.
A la gare, j’ai recompté les sous que j’avais. C’était juste assez pour un train pour Paris et je l’aurais bien pris s’il n’était pas parti depuis vingt et une heures.
Oui, ça m’aurait bien arrangé.
A la place, il y avait un train pour Bourgoin-Jallieu. C’était beaucoup moins excitant comme idée, mais c’était vraiment le seul sui restait.
En même temps, il était trois fois moins cher que celui pour Paris, alors il y avait un avantage, l’un dans l’autre, et je l’ai attendu deux heures et je l’ai pris.
Dedans, il y avait quelques voyageurs ensommeillés. Nous étions environs quatre ou cinq dans le wagon. Je n’ai pas été trop gêné quand j’ai commencé ma série habituelle d’éternuements.
J’ai déroulé pas mal de papier toilette pour me moucher et j’ai regretté de ne pas être sous ma couette pour m’endormir en même temps, même si je me serais encore réveillé le nez tout collé.
Mais j’étais fier de moi.
Oui.
J’étais pas fier mais j’étais fier, quoi.
Vous comprenez ?
C’était ma première fugue.
Et comme elle allait réussir, ce serait aussi la dernière.
Coup d’essai coup de maître !
Voilà ce que je me disais.
A Bourgoin-Jallieu, autour de la gare, il faisait un vent à décorner la brume et tout le monde dormait. Bon, je ne m’attendais pas à trouver une fanfare et un carnaval, mais bon… Là c’était noir et sinistre comme un tunnel sans fin. On aurait dit que rien n’avait jamais existé.
J’étais soudain aussi déprimé qu’un chien qui a trouvé des croquettes et s’aperçoit qu’il a finalement avalé les crottes du chat.
J’ai marché à toute vitesse dans le centre-ville pour trouver un hôtel et ne pas finir tout bleu comme Leonardo Di Caprio dans Titanic.
Tout bleu dans la neige blanche, ça serait assez beau, oui, mais non merci.
Même si les chambres étaient toutes occupées, j’essaierais de leur faire de la peine en éternuant partout et ils me laisseraient bien m’allonger quelque part jusqu’au matin.
Ils appelleraient peut-être la police, mais au moins mes parents verraient que je n’étais vraiment pas content.
Vers cinq heures du matin, après avoir fait plusieurs fois le tour de Bourgoin-Jallieu sans rien trouver d’allumé, je me suis recroquevillé dans le renfoncement d’une banque, là où les gens viennent tirer de l’argent, et j’ai mis sur moi tous les vêtements possibles pour essayer de moins trembler, mais ça n’a pas tellement marché.
Je pensais à tous ces billets qu’il y avait dans la machine derrière le mur, et je me disais que c’était ironique que plein de SDF se blottissent pour dormir dans ce genre d’endroit.
Moi, je n’étais pas tout à fait SDF. J’étais trop jeune pour ça.
J’étais SDP. Sans Domicile Possible.
En tout cas en ce moment.
C’est fou que je sois arrivé à dormir là, comme ça, sous un tas de vêtements comme dans une armoire en plein air.
Quand je me suis réveillé, j’étais dans une chambre de l’hôpital de Bourgoin-Jallieu. Il était trois heures dix de l’après midi, et mes parents étaient à côté du lit avec des airs d’ânes de la crèche devant le petit déchu. Le médecin a dit que je m’étais évanoui assez longtemps, et j’avais oublié à quel point j’avais eu froid car là j’avais chaud comme un rôti du dimanche. J’avais fait une hypothermie, et quand mon père m’a dit que j’aurais pu mourir, j’ai pris mon air serein et tranquille du type qui voulait en finir.
Mais pas du tout, je ne voulais pas en finir du tout !
Manquerait plus que ça, j’ai rien vécu, moi ! Mais c’est ça, les parents, dès qu’on les quitte, ils pensent que c’est un suicide !
Bon, le point positif dans tout ça, c’est que mon bulletin est passé à l’as et qu’ils s’engueulent un peu moins, tous les deux. Ou alors ils le font quand je ne suis pas là. Il y a un super psy, à l’hosto de Bourgoin-Jallieu. Je vous le recommande. Il leur a expliqué que les adolescents sont des éponges et qu’ils absorbent tout quand leurs parents lavent leur linge sale, ça a dû leur parler.
Je dois dire aussi que mes notes ont toutes monté de quelques points, juste après. J’avais compris ce que c’était d’être SDP, je ne voulais pas me retrouver un jour sans fenêtre à fermer ni porte à ouvrir.
Mon bulletin suivant a été franchement bon.
Il y a des gens comme ça, leurs notes remontent avec la température. On peut dire qu’ils sont meilleurs au printemps.
… que j’ai vendu quelque chose qui n’était pas à moi.
Je venais d’entrer en 6ème.
J’avais donc treize ans, parce que j’avais pris du retard dès le début de ma scolarité pour être sûr que je ne serais pas tenté de le faire après.
En même temps, je me disais que si je continuais à travailler au lycée comme je l’avais fait en primaire, je passerais le Bac avec une barbe blanche et je baverais sur ma canne en rendant ma copie.
J’avais décidé d’être bon élève, quoi qu’il arrive !
Mais que pouvait-il arriver ?
Que j’en ai tout d’un coup plus envie.
Oui, c’est vrai.
Mais je luttais contre cette idée.
Et le pire, c’est que ça marchait. Mes parents ne me reconnaissaient pas. Ils me regardaient avec des yeux de chien qui a vu Dieu.
« On en revient pas… », disaient-ils. Comme ils y allaient…
Je me serais presque vexé si j’avais été fier. Je me demande vraiment ce qui est mieux :
* Ne pas réussir des trucs et que les parents soient fâchés.
* Etre fâché parce qu’ils s’étonnent qu’on réussisse des trucs.
Vraiment, je ne sais pas !
Bon.
Tout ça pour dire que l’année scolaire commençait bizarrement. Je découvrais qu’il suffisait d’écouter les cours attentivement, et les relire une fois ou deux chez soi pour tout savoir très bien. J’avais même découvert qu’en lisant deux ou trois pages d’avance du livre d’histoire ou de géographie, je pouvais faire croire à tout le monde que j’étais supercultivé.
Je me demandais pourquoi on n’étudiait pas rapidement tous les livres d’un coup en septembre, et qu’on ne les révisait pas un autre petit coup à la fin de l’année. On aurait tous ces mois, d’octobre à mai, où l’on pourrait rester chez nous sans rien faire de spécial.
En trois mois, j’étais devenu une sorte de vedette de cours, que l’on consultait régulièrement, pour une chose ou une autre, comme si j’étais le druide dans Astérix. J’avais un an de plus, il faut dire.
Cette position de vieux sage me procurait pas mal d’avantages, je dois l’avouer. Surtout aux yeux des filles de la classe, et mêmes certaines autres, qui avaient entendu parler de mes exploits.
Je commençais à craindre que ma côte ne baisse, soit parce que j’allais faillir dans mon système de révisons anticipées, soit parce que mes interventions allaient finir par lasser et se banaliser.
Les gens s’habituent à tout. Et les jeunes se lassent vite.
Je le sais, c’est mon cas.
Même de vous raconter cette histoire, si je ne vous sentais pas si accroché, je n’irais sûrement pas jusqu’au bout. J’irais plutôt faire un tour dehors, franchement. En plus il fait beau.
Mais je ne vous ferai pas ce coup là. J’irai jusqu’au bout promis.
Mais alors vous aussi, hein ???
Quand on lit, ce qu’on aime le plus, c’est qu’on nous emmène en bateau, et laisser quelqu’un au milieu d’une histoire, c’est comme de l’abandonner au milieu de l’eau.
Bref.
A partir du mois de janvier, dès la rentrée des vacances de Noël, parmi les avantages dont je vous parlais, il y a eu les regards de Sonia, dans ma classe. Puis ses petits sourires. Puis ses sourires plus grands. Et sa façon incomparable de s’approcher de moi dans les couloirs, de pencher sa tête lentement, passer sa langue sur ses lèvres avant de parler, pour qu’elles brillent un bon coup, et de me dire des choses gentilles qui aurait fait rougir un crapaud mort.
- J’aimerais bien savoir des choses, moi aussi, me disait-elle. Cela doit être agréable d’avoir tout ça là-dedans…
Là, elle me tapotait la tempe, ou elle posait sa tête contre mon épaule, s’il n’y avait personne pour nous apercevoir.
Sonia ne se doutait pas qu’il suffisait d’apprendre par c–ur les pages du lendemain. Si elle s’apercevait de mon stratagème, elle ne m’admirerait plus du tout, c’est certain.
Sonia était arrivée à point dans ma vie, en fait. Si elle n’avait pas été là, j’aurais peut-être été lassé plus vite d’épater les profs et mes parents. Je ne voyais pas bien l’avantage des études, vous savez.
Quand on est jeune, l’avenir n’existe pas.
Ce qui devait arriver n’arriva pas tout de suite. J’ai encore attendu deux mois pour ça.
Mais un midi, à la cantine, juste après le déjeuner que je prenais toujours à côté de Sonia, nous sommes allés prendre un café dans l’arrière salle du Cyrano, le bistro-annexe-du-lycée, et nous nous sommes collés l’un à l’autre comme une chambre à air à son pneu gonflés à bloc.
Entre nous, on n’aurait pas pu laisser passer une bactérie.
On s’est embrassés tellement fort qu’on n’a pas pu se décoller à l’heure de la reprise des cours. On a séché comme ça toute l’après-midi, et quand je suis rentré à la maison, j’avais la tête qui tournait et des sensations dans le ventre et un peu plus bas qui ressemblaient à une envie de faire pipi, mais en mieux.
J’étais ivre d’avoir bu Sonia toute la journée. Je n’avais pas idée, avant, de ce que c’était la réunion d’un garçon et d’une fille. Cette folie des corps soudés comme deux branches au tronc d’arbre de leur désir.
L’image est bien, non ?
Mais si, voyons, l’amour c’est un arbre !
Il lui faut des racines, pour tenir. Et ses feuilles au printemps pour se dissimuler. Et il va vers le ciel parce que l’amour aide à grandir.
C’est pas vrai ?
Bon, ça je l’ai lu, d’accord… A vous je ne peux pas faire le même coup qu’au lycée…
Avec Sonia, nous avons commencé à nous voir tout le temps, et puis de plus en plus souvent. Si c’est possible.
A treize ans, entre les heures de cours et celles où l’on doit être chez soi, le temps est pire que de l’argent.
On s’aimait très fort entre midi et deux heures, et entre cinq heures et sept heures du soir.
Le week-end, elle partait toujours au diable avec ses parents, et je détestais les dimanche, et je vénérais les lundi.
On se retrouvait le plus tôt possible avant le premier cours de la matinée.
Ma mère me demandait pourquoi je partais à sept heures et demie alors que j’avais cours à neuf.
- Je révise en marchant, maman. Alors je marche lentement.
- Ah, d’accord, disait-elle, pleine d’admiration.
Quand tout va bien, les parents croient n’importe quoi. Quand ça ne va plus, on n’est plus cru. C’est comme ça.
L’anniversaire de Sonia s’approchait. Elle était du six mai.
En passant devant une vitrine du centre-ville, où on se promenait en se tenant la main et en s’embrassant tous les trois millimètres et demi, Sonia a vu une paire de boucles d’oreilles et un collier assortis. Elle les a trouvés si beaux qu’elle a posé sa main à plat contre la vitre, comme si elle voulait passer au travers du verre et les emporter avec elle aussitôt.
- J’ai envie de les essayer, m’a-t-elle dit.
La vendeuse nous observait avec méfiance, même si ni elle ni moi n’avions le physique pour faire un hold-up.
Sonia a passé le collier autour de son cou, et devant un miroir, elle tenait les boucles devant ses oreilles. Elle souriait à son image comme si c’était quelqu’un. </O:P>
Ces bijoux lui allaient di bien que j’aurais tout donné pour pouvoir les acheter. Mais « tout donner », quand on a treize ans, ça ne veut rien dire, parce qu’on n’a rien.
J’ai ressenti la même frustration que lorsqu’on se lève la nuit pour reprendre un chocolat liégeois et que notre père les a tous finis en regardant la télé.
Non, c’était en fait bien pire que ça.
- C’est beau, non ? me demandait Sonia.
- C’est magnifique, avais-je dit.
Je la regardais, les bras ballants, et comme Schreck je me sentais gros, inutile et vert.
Quand on est sortis, je me suis tu jusqu’à l’heure de nous séparer. Sonia ne disait rien non plus, elle avait peut-être déjà oublié le collier et les boucles d’oreilles, mais je ne crois pas. Les bijoux sont aux femmes ce que les étoiles sont à la nuit. Elles ne sont pas indispensables, mais s’il y en a, c’est encore mieux.
Son anniversaire était dans huit jours. Le soir, après avoir appris par c–ur les leçons de la veille et celles du lendemain, allongé sur mon lit, je m’imaginais en train d’offrir le paquet-cadeau à Sonia.
Elle me souriait soudain comme elle l’avait fait au miroir et j’avais l’impression de devenir quelqu’un.
Les deux bijoux coûtaient au total… oh la la… 150 euros… 148, en fait, mais c’est pareil.
J’étais oppressé par cette idée, de lui offrir ça… Je me voyais lui tendre un disque ou un livre, et dans ses yeux, je verrais les boucles et le collier qui ne seraient pas à ses oreilles et autour de son cou.
Pour me tirer de cette angoisse, j’ai demandé son avis à Fred, mon cousin. Je n’aurais jamais dû faire ça.
- Va vendre un truc de tes parents, m’a-t-il dit.
- Hein ?
Tu prends un truc chez tes parents, tu vas le vendre, et ils croiront qu’ils l’ont perdu. Pas la télé, hein, c’est trop gros. Un truc petit, qui passe inaperçu, et dont ils ne se servent pas tous les jours. Tu le vends aux Puces de Vanves ou de Montreuil, et à toi les bijoux de Sonia ! Sinon, comment tu vas faire autrement ?
Il avait raison Fred… J’allais faire comment ?
Sans me demander si c’était vraiment une bonne idée, j’ai commencé de fouiller discrètement chez moi, à la recherche d’une chose petite qui ne servait jamais mais qui était assez chère pour valoir 148 euros.
Je ne pensais alors qu’au regard de Sonia dans le miroir.
Il n’y avait que ça qui comptait.
Etre jaloux d’une glace, c’est le bouquet, non ?
Mais je voulais qu’elle me sourie comme ça, à moi.
Et je ne voyais pas d’autre moyen, pour l’instant.
Les filles ont besoin d’admirer les garçons, et les garçons aiment être admirés des filles. La nature est bien faite, en fait.
Cinq ou six jours plus tard, j’ai trouvé ce que j’allais vendre : la trompette de mon père. Elle était à la cave depuis longtemps. Ce n’était pas un objet spécialement petit, mais il ne s’en servait plus depuis longtemps. C’était un souvenir de jeunesse, quand il avait mon âge et un peu plus.
Une fois, il nous en avait joué, comme quand il était jeune, et on avait compris pourquoi les trompettes, dans les orchestres, sont toujours tout au fond. Cela faisait un vacarme insupportable. On aurait dit qu’on arrachait un à un les poils d’un canard. Même maman n’avait pas tenu, malgré l’amour qui les unissait.
- Chéri, je crois que tu as un peu perdu l’habitude, lui a-t-elle dit gentiment.
Vexé, il a descendu l’instrument à la cave et n’en a jamais plus parlé. Nous étions soulagés.
Un samedi après-midi, j’ai pris discrètement la clé du cadenas, j’ai trouvé l’étui de la trompette, caché sous la cage de notre perroquet mort et un matelas, et le dimanche matin, j’ai fais semblant d’aller faire du sport avec Fred et il m’a emmené aux Puces de Montreuil.
Nous avons fait plusieurs vendeurs, et nous avons fini par en trouver un qui devait s’y connaître, parce que quand je lui ai dit le prix que j’en voulais, il a vite sorti des billets de sa poche avant que je change d’avis.
Fred m’a regardé et on a compris qu’on pouvait perdre autant d’argent quand on achète que quand on vend.
C’est la vie.
- Je crois que c’était une bonne marque, m’a-t-il dit quand on s’éloignait. On aurait pu demander le double, on dirait…
- Je le crois aussi, Fred, mais c’est trop tard… Et puis j’ai ce que je voulais…
- Ouais, mais j’aurais pu m’offrir une paire de lunettes, moi… Ici il y a plein de vraies fausses Ray Ban !
J’étais reconnaissant à Fred, mais je n’allais pas me mettre à faire des cadeaux à tout le monde, moi ! Il ne fallait pas exagérer !
Le mardi, à la fin du cours, j’ai couru chez le bijoutier du centre-ville, et j’ai acheté les boucles et le collier. La vendeuse a fait un paquet cadeau si joli qu’on aurait dit un cadeau de Noël.
Le jour de son anniversaire, après la cantine, quand on s’est retrouvés tous les deux dans l’arrière salle du Cyrano, j’ai sorti mon paquet et je tremblais comme si j’avais pris la pluie pendant dix ans sans me sécher.
Elle a été surprise. Et quand elle l’a ouvert, elle l’a été encore plus. Elle est restée la bouche ouverte, bloquée, au lieu de sourire comme dans la boutique, avec ce regard auquel j’avais tellement pensé.
Elle m’a vite embrassé sur la bouche, et elle m’a dit :
- T’es fou ! Il ne fallait pas !
Elle était contente. Et moi aussi.
Pourtant, je ne me sentais pas davantage quelqu’un que d’habitude, et je ne pensais pas qu’elle m’aimait plus pour ça.
Sonia ne savait pas que j’avais vendu la trompette de mon père.
Lui non plus, d’ailleurs.
J’avais d’un coup réalisé que pour faire plaisir à Sonia, j’avais privé mon père d’un souvenir de jeunesse.
Quelques années plus tard, quand nous avons déménagé, mes parents ont cru que quelqu’un avait visité les caves et avait volé des choses, comme ça arrive souvent.
Et à chaque fois que j’ai pensé aux bijoux de Sonia, j’ai entendu dans mon esprit le cri d’un canard qui se fait arracher les poils.
Mon histoire avec elle s’est arrêtée à la fin de l’année. L’été nous a été fatal, comme souvent dans les amours de lycée. En vacances, elle a forcément mis ses boucles et son collier pour plaire à un autre que moi.
C’est la vie.
Quand j’ai eu dix-huit ans, pour fêter mon bac, j’ai offert une jolie trompette à mon père. Quand il a ouvert le paquet, il a posé son regard sur moi, et il m’a regardé comme si j’étais quelqu’un.
J’étais majeur, c’est vrai.
Il avait fait semblant de croire aux voleurs, en attendant de croire en moi. J’ai compris que j’avais bien fait.
Les premières fois
La première fois… que j’ai écrit une lettre d’amour
J’avais huit ans…
Dans un cahier neuf à marge rouge et grands carreaux, enfermé dans ma chambre, j’ai écrit sur la première page :
Mon amour…
Après, je ne savais quoi dire d’autre, car il ne m’était pas encore arrivé grand chose. Je pensais à ce que j’aimerais, mais je n’avais pas d’image précise ou de but bien défini. Je me sentais vague et sans expérience.
Alors, après « mon amour », j’ai écrit :
Ma fiancée…
Et puis j’ai encore essayé d’imaginer quelque chose de plus concret, sans y parvenir. Tout me paraissait inconcevable. Aucun geste n’avait l’air possible. J’avais des cintres dans les bras et du caoutchouc dans les jambes. J’étais plein de matière première.
Mon amour…
ai-je écrit encore une fois.
Puis :
Ma fiancée…
Encore…
J’essayais de dessiner dans ma tête la tête d’une jeune fille, et presque un corps. Et des grandes joues pour faire des bises à répétition. Mais quand je m’approchais d’elle en imagination, elle s’évaporait comme des confettis ou giclait comme de l’eau.
Mon amour ma chérie ma fiancée mon amour ma chérie ma fiancée…
J’ai recopié tout ça plusieurs fois, pour voir si je pouvais écrire autre chose, mais non, rien n’est venu, ça ne m’a pas aidé du tout. Une petite fille sans âme et pleine de cheveux courait devant moi qui courait aussi dans un long couloir noir où je ne voyais qu’elle. Une vie sans corps jouait à la marelle en chantant des paroles qu’une musique invisible couvrait.
Mon amour ma chérie ma fiancée mon amour ma chérie ma fiancée…
Il y en avait partout, sur le cahier. Il se remplissait. J’écrivais même au dos des couvertures, ça se chevauchait, se recouvrait, se surchargeait, comme les paroles d’une chanson sans texte dans la marelle du ciel.
Mon amour ma chérie…
Gribouillis, gribouilla, ratures et petits tas.
Mon amour ma fiancée
Plus un seul endroit blanc pour t’écrire, plus un carreau libre, plus une seule marge pour tout te dire…
Mon am… Ma chér… Ma fianc…
J’ai dû m’arrêter. En mal de papier, j’étais en mal de mer pour nager. Mon amour, ma chérie et ma fiancée, étaient comme des poissons nageant là-dedans, serrés comme des sardines.
J’ai refermé le cahier. J’avais les doigts tous bleus. Tout cet amour chéri pour ma fiancée avait déteint sur moi, déjà.
Je l’ai rangé. Pas très bien, si je me souviens.
Pas bien du tout, même.
On aurait presque dit que je l’avais fait exprès.
Quelques jours après, ma mère a trouvé le cahier.
Le problème avec ma mère c’est qu’elle faisait plein de choses gentilles qui m’énervaient, comme de ranger régulièrement ce que j’avais déjà mis quelque part.
Elle a lu le cahier. Enfin, elle l’a déchiffré.
Quand je suis revenu de l’école, elle l’a brandi vers moi en rigolant. Elle était aussi rouge que l’encre était bleue et je l’ai aussitôt imitée. J’avais les deux couleurs à la fois.
Elle m’a demandé :
-Dis donc Tilou (elle m’appelait comme ça), c’est quoi tout ça ?
- Quoi tout ça ?
Je gagnais du temps sans le faire exprès.
- C’est qui cette chérie, Tilou ? Cette fiancée à qui tu dis mon amour sans arrêt ? Elle est comment, elle est jolie ? Tu l’as vue à l’école ou dans la rue ? Dans l’immeuble peut-être ? Ce ne serait pas Julie, la petite du dernier, la fille du charcutier ?
Boum. Badaboum.
Mon romantisme échevelé venait de dégringoler du dernier, il avait tout dévalé. Ce n’était pas écrit pour elle, non. Pas pour cette Julie qui ne me plaisait pas du tout. Je n’avais rien contre la charcuterie, au contraire, j’adorais ça. Elle ne me disait rien, c’est tout. Et moi je ne lui parlais pas comme ça tout allait bien quand on s’évitait dans l’escalier.
J’étais tellement gêné que mon ventre a fait du bruit, ça m’arrive toujours dans ces cas-là. Il a fait le bruit d’un chien qui rêve qu’il est énervé.
- Non, c’est… C’est personne, j’ai dit.
- Comment ça, personne ? a demandé maman. Tu écrivais bien à quelqu’un, Tilou chéri ?
Oh la la, « Tilou », ça me crispait encore plus que d’habitude. Et « Tilou chéri » encore plus. Parce que j’avais employé ce mot là pour autre chose et que je le trouvais tout d’un coup dérangeant employé par ma mère envers moi.
- Non, ai-je réussi à dire, fermé comme une huître pas fraîche. Non maman, je t’assure, je… J’ai… J’ai écrit ça, comme ça…
- Comment ça ? demanda ma mère qui m’aurait agacé si j’en avais eu le droit.
- Comme ça, maman, je t’assure… C’était pour… m’entraîner…
- A quoi ? demanda ma mère interloquée.
- A le dire… Pour m’entraîner à le dire, et… à l’écrire… Pour le jour où je le voudrai…
- Allons, allons, a dit ma mère en s’éloignant… Après tout, tu as bien le droit d’avoir des secrets, déjà, à huit ans…
Elle ne m’a pas cru. C’était pourtant vrai. Je m’entraînais à aimer.
Et je crois qu’il y a plein de gens qui devraient en faire autant.
…que j’ai invité une fille à passer la nuit chez mes parents pendant qu’ils n’étaient pas là.
Elle s’appelait Karine. Elle était rousse, elle était dans la classe au-dessus de la mienne, en première.
Donc j’étais en seconde. Bravo, vous avez bien calculé. Si on se comprend comme ça tout le temps ce sera plus facile pour moi, ne relâchez pas la pression.
Karine, c’était le genre de fille que tous les types d’une école ont envie d’inviter à prendre un café après les cours. Ne pas se jeter sur elle pour l’embrasser était aussi difficile que de manger des spaghettis avec une cuillère.
Il n’y a aucun rapport, c’était pour que vous compreniez.
En fait, Karine, on avait envie de se marier avec elle plus tard, tout en se disant qu’avec une fille pareille, on aurait des soucis à se faire, que les hommes allaient tourner autour d’elle jusqu’à environ 82 ans. Et encore. Il y aurait plein de petits vieux, et mêmes des grands, auxquels elle n’aurait qu’à montrer une photo d’elle quand elle était jeune pour qu’ils sautent en l’air, envoient leurs cannes et leurs dentiers balader pour l’emmener en vacances aux Seychelles.
Ou n’importe où ailleurs, c’est pas le propos.
Bon, vous l’avez compris, Karine était de loin la mieux du lycée. Elle était grande, presque autant que moi. Ses yeux pouvaient rayer une vitre à dix mètres et elle avait un corps auquel il valait mieux ne pas penser avant de s’endormir, sinon on ne s’endormait pas du tout.
Elle était troublante. Très troublante.
Mais vous l’aviez déjà compris. J’ai bien vu que vous étiez sur le coup, depuis le début.
En fait, jusqu’au mois de mai de cette année de seconde, l’idée de faire quoi que ce soit avec Karine ne m’avait pas effleuré. Quand je dis quoi que ce soit, je veux même dire… parler !
Je la voyais de loin, entre deux cours, généralement entourée par 46.315.497.845.678 garçons. Rarement moins.
Une fois, à la sortie, je l’ai vue s’éloigner avec seulement deux types, mais ils étaient tellement plus vieux et plus classes que moi que je préférais encore la voir avec les 46.315.497.845.678 mecs de d’habitude.
Bref, je n’avais pas même l’idée de lutter contre tous ces gens.
Cette année là, aux environs d’octobre, j’avais flirté avec une fille de ma classe. Lola.
Une fille qui s’appelle Lola, on l’imagine forcément belle. C’est la preuve qu’il ne faut pas se fier aux prénoms. Elle était très gentille, et ses copines disaient qu’elle avait un beau visage. C’est toujours ce qu’on dit des filles qui sont plus grosses que la normale.
Dans le bus qui nous emmenait à la gym, elle s’était assise près de moi et on s’était donné la main, presque machinalement.
Pendant un mois, on avait passé pas mal de temps à nous embrasser, dans les squares, les stades, et les impasses autour du lycée. On étaient plus souvent debout qu’assis, rarement couchés. Je dirai même jamais. Alors c’était difficile d’aller plus loin que de nous embrasser en touchant parfois des endroits stratégiques. On était souvent dérangés par des gens, et s’il y a un drame des jeunes face à l’amour, c’est qu’ils ne savent jamais où aller.
Lola sentait bon, elle avait plein d’humour, elle était douce et câline. Je pouvais facilement rester collé une bonne heure entre elle et un mur sans m’ennuyer.
Une fois, je m’étais appuyé sur une rangée d’interphones, et pendant que nous tournions nos langues aussi vite qu’un mixeur mélange des légumes, on avait entendu plusieurs voix agacées qui demandaient :
- Oui ?
- C’est qui ?
- Qui est à l’appareil, je vous prie ?
- C’est le facteur, c’est pour un pli ?
- Cela vous amuse de déranger les gens ?
Quand Lola et moi avions compris ce qui se passait, nous avions stoppé le mixeur et en relevant la tête, nous avions vu par les fenêtres au-dessus pas mal de têtes rouges de colère penchées sur nous.
C’était un moment gênant.
Les locataires nous ont pas mal insultés. Il n’y avait pourtant pas de quoi fouetter un –uf, non ? Ni pondre un chat.
Oui, on ne peut pas. Je voulais voir si vous étiez toujours là.
Tout ça pour dire qu’à cette époque, je n’étais pas très avancé, à ce niveau là.
Une fois, pendant que mes parents n’étaient pas là, j’avais zappé dans le salon sur un film érotique.
Enfin, franchement pornographique, même.
Erotique, c’est quand les hommes et les femmes font l’amour ensemble après un long moment d’observation et de discussions sur tout et rien.
Pornographique, c’est quand ils font l’amour tout de suite et tous ensemble sans discuter.
Ce soir là, après trois secondes de dialogues et deux minutes de petits cris comme ceux d’un chien qui pleure pour rentrer parce ce qu’il pleut, j’avais zappé à nouveau sur un débat au sujet de l’euthanasie. Je l’avais suivi jusqu’au bout pour retrouver le moral et ça avait marché.
Je ne voyais pas l’intérêt de faire à plusieurs ce qu’il est déjà si difficile de faire tout seul. Je veux dire tout seul à deux.
C’était agaçant de voir ces gens se réunir pour faire tout ça, alors qu’avec Lola on était obligés de s’appuyer dehors contre des murs pour jouer seulement au mixeur. Ces adultes avaient dû oublier le mal qu’ils avaient eu, quand ils étaient adolescents, pour avoir la paix.
Les adultes oublient tout, c’est pour ça qu’ils ne sont pas heureux. S’ils se souvenaient des avantages de la liberté, ils en abuseraient moins.
Enfin je crois.
Quand je serai adulte, je me souviendrai de Lola contre moi, et de moi contre l’interphone, et je n’aurai pas envie de faire l’amour à dix dans des fourrures léopard, avec des femmes qui font semblant d’être là.
Je me le promets.
En parlant de troupeau, revenons à nos moutons.
Je vous disais tout à l’heure que je n’avais même pas osé rêver de Karine, même dans mes rêves, c’est pour vous dire.
Une fois, vers le mois de mai, à la sortie des cours du vendredi, je rentrais tranquillement chez moi quand j’ai eu l’impression qu’on me suivait. Ces choses-là, on les sent.
Ce n’était pas une impression, en effet.
Elle me suivait.
ELLE ME SUIVAIT.
Oui : ELLE, KARINE !!!
En personne…
En fait, au début, j’ai juste cru qu’elle marchait derrière moi. C’était son droit, après tout, même si pour Karine de marcher derrière un garçon, c’est prendre le risque qu’il se prenne un poteau à force de se retourner.
J’ai su qu’elle me suivait quand elle m’a dépassé. Elle m’a pris le bras et elle m’a fait stopper devant la boulangerie où j’achète souvent des trucs avant de rentrer.
- Thomas, je peux te parler ?
J’ai dû dire à peu près : oui, bien sûr, mais j’ai eu l’impression que je disais une phrase qui ressemblait à :
- sèlkijhfjdnajkéndduçnzoooothel.
Mais comme elle n’a pas eu l’air surprise, elle a dû entendre oui, elle, par enchantement.
Je sentais l’odeur de viennoiseries et de pain chaud, et je ne sais pas si c’est ça ou Karine qui m’ont donné un creux à l’estomac.
Elle était devant moi, belle et souriante, et même si j’avais avalé trente pains au chocolat, j’aurais quand même eu des gargouillis de fringale.
- Il y a longtemps que je voulais te voir, m’a dit Karine. Tu me plais, tu sais. Ton côté : je calcule personne… J’aime ça… T’es pas collant, comme tous les autres… T’es dans ton coin, tu fais tes trucs, et t’es pas lourd…. J’aime vraiment ça, tu me plais vraiment… T’as toujours un sourire en coin, l’air de pas y toucher… C’est très dangereux les gars comme toi… Je voulais t’éviter, mais j’y arrive pas… Et puis j’ai adoré marcher derrière toi, tu sais… T’as une belle paire de fesses… Les filles aiment bien les belles fesses, tu sais, y a pas que les garçons… Je vais pas tourner en rond avec toi, Thomas… Tu me plais et j’aimerais bien qu’un jour tu m’emmènes chez toi ! D’accord ?
Gloups.
Rien n’est sorti, d’abord.
Même pas :
- Sèlkijhfjdnajkéndduçnzoooothel….
Rien.
Et puis j’ai dit une phrase informe sans queue ni tête, une bouillie sans morceaux que même un enfant d’un an trouverait approximatif.
Mais Karine a dû entendre :
- Non…
… car elle a aussitôt arrêté de sourire, elle est restée un court moment les bras ballants. Et puis elle s’est mise à rougir. Si fort que j’ai cru que les voitures qui passaient allaient s’arrêter.
- Allez Thomas, a-t-elle insisté, en désespoir de cause… Pour s’amuser, quoi… T’es bête ou quoi ???
Je ne sais plus ce que j’ai dit. J’étais si mal à l’aise que je parlais trop fort. Des images du film porno me revenaient toutes en même temps. Je me voyais obligé de lui faire des tas de choses compliquées pendant très longtemps, dans des draps léopard, avec un sexe qui n’aurait pas comme ces acteurs la taille d’un champignon géant.
Alors, j’ai envoyé balader Karine.
Oui, j’ai fait ça.
J’avais pourtant envie du contraire, au fond de moi…
Oh oui, croyez moi….
Mais j’avais envie de quoi ?
Je ne le savais pas…
C’est trop pour moi et je ne me sentais pas assez.
Pas assez quoi, ça non plus, je ne le savais pas…
Mais si on faisait toujours ce qu’on voulait sur terre, et si ce qu’on veut on le savait toujours, les martiens ne nous auraient pas envahis qu’au cinéma. Ils l’auraient fait vraiment !
Alors, je me suis tu, et c’est là qu’elle m’a cloué le bec. Trop tard, hélas. Elle m’a flanqué une gifle. Une jolie gifle, du plat de la main.
Elle a fait tellement de bruit que même la boulangère s’est arrêtée de vendre du pain. Rien ne peut l’arrêter, normalement. Je n’ai plus jamais osé y aller, depuis.
Karine a aussitôt tourné les talons. J’avais si honte à la joue gauche qu’elle devait avoir mal à la main droite.
Elle ne m’a plus regardé jusqu’à la fin de l’année. Je n’ai raconté l’épisode à personne. Vous êtes les premiers. Karine non plus, n’a jamais rien dit. A la vitesse du ragot dans un lycée, je l’aurais très vite su.
Trois semaines plus tard, mes parents sont sortis dîners chez des amis, et quand ils allaient chez eux, ils rentraient toujours très tard. J’ai parfumé ma chambre à l’encens et j’ai changé ma housse de couette dès qu’ils sont partis. J’ai préparé un salade, avec plein de choses dedans que j’avais caché depuis la veille sous mon lit. Je suis allé chercher une bouteille de mon père à la cave et j’ai pris la moins poussiéreuse pour faire des économies.
J’ai passé une très bonne soirée, avec Lola. C’était bien d’être allongé sur un lit normal, pas appuyé contre un mur avec des boutons d’interphone qui dérangeaient les gens, et nous par la même occasion.
Cette fois, nous avons fait plus que nous embrasser. Pour tous les deux, c’était la première fois, et je n’ai pas eu l’impression qu’on faisait semblant d’être heureux, ni elle, ni moi.
… que je suis parti de chez mes parents… enfin que j’ai fait une fugue… je veux dire une sorte de fugue, quoi.
J’étais en classe de première depuis deux mois, et si l’on avait cumulé toutes mes notes dans toutes les matières, on n’aurait pas atteint le chiffre 15.
J’avais une moyenne de 3/20, sauf en gym où j’avais un peu moins parce que je n’y allais pas. Je me trouvais assez en forme comme ça. Avec 5 matières, faites le calcul, vous verrez que je n’exagère pas.
Les professeurs commençaient à désespérer, les plus fragiles d’entre eux me parlaient comme si j’étais brûlé au 3ème degré. Les plus solides élevaient la voix et m’insultaient. J’essayais de penser à autre chose pendant cinq minutes.
Les gens qui s’énervent finissent toujours par se calmer. Au pire, il y a toujours un moment où ils doivent aller dormir. Dîtes-vous ça quand on s’en prend à vous : il y a toujours un moment où les gens doivent aller aux toilettes ou se coucher.
Bref, elle ne commençait pas bien fort, cette année-là…
Je n’étais pas tout à fait le dernier de la classe, il y avait deux élèves derrière moi, un gars et une fille. Il y a toujours pire que soi, heureusement. Quand je parlais avec eux, je les trouvais tellement bêtes que je me disais que le jour où ils me dépasseraient dans le classement, je me suiciderais peut-être en avalant mon masque de plongée et mon tuba. Et si je me loupais, j’engloutirais les palmes.
Pourtant, nos échecs répétés nous avaient rapprochés. Il y a une solidarité formidable dans le malheur. Les gens heureux sont égoïstes. Brita et Théo étaient mes deux meilleurs amis. Vous n’avez que des amis intelligents vous ? Vrai ? Allez, arrêtez de mentir, c’est très vilain.
En dehors du lycée, Brita, Théo et moi, nous pestions contre tout, les programmes trop chargés, les profs sans c–ur, les parents sans patience et les cours sans fin.
A la fin du trimestre, mes parents allaient recevoir le bulletin le plus calamiteux de l’histoire de l’Education Nationale. J’aurais beau leur dire que Brita et Tom étaient pires que moi, ça ne les consolerait pas. Leur fils était nul, ils ne verraient que ça.
Pour ne rien arranger, ils s’entendaient assez mal, tous les deux.
Je veux dire mes parents.
A la maison, il y avait le soir une sale ambiance, et la plupart du temps, je prenais sur le dos tout ce qu’ils n’avaient pas osé se balancer.
« Tu leur sers de soupape », m’avait dit un copain du foot, plus vieux que moi, qui étudiait la mécanique auto dans un lycée technique.
Je me disais ce soir-là que parfois des gens nous servent de moteur, d’autres de carrosserie de protection, d’autres encore de carburant. Moi je servais de soupape à mes parents.
C’était comme ça.
Aux alentours de novembre, il y a eu comme ça plusieurs soirées mémorables où j’ai servi de soupape à fond – et je me disais que le jour où le bulletin trimestriel arriverait, soupape ou pas, la bagnole allait totalement exploser.
Un soir, au moment de me coucher, et après un dîner terrible où ils se sont cherchés des poux sur la tête, j’ai commencé à faire un sac avec pas mal d’affaire, fringues et bouquins, pour tenir une vie entière jusqu’à la vieillesse et ne jamais revenir ici.
Je les entendais s’engueuler dans la cuisine parce ça résonne, et après minuit, ce n’était toujours pas fini. J’ai ouvert la fenêtre et j’ai respiré l’air glacé pour rester éveillé, parce que je ne suis pas du soir.
Pour m’en aller, je devais passer devant la cuisine et avec un sac rempli à bloc c’était pas discret.
Vers une heure du matin, mon père et ma mère avaient encore des poux dans leurs têtes et des choses à crier, alors j’ai commencé une série d’éternuements, et comme je tremblais, je me suis mis sous la couette et je me suis endormi en me mouchant. Ou en éternuant. Peu importe, le réveil a été vraiment difficile. Collant.
Quelques soirs plus tard, la même sérénade a recommencé. D’après un rapide calcul postal, le bulletin devait arriver le lendemain. C’est à moi qu’ils allaient chercher des poux dans la tête, et cette fois, ils en trouveraient. Ils allaient même tomber sur une colonie.
A minuit, j’ai refais le même sac que la dernière fois. Il était bien gros et lourd pour ne jamais revenir. Par chance, mes parents avaient décidé de s’engueuler avec la porte fermée. J’ai pu gagner le couloir et fermer la porte d’entrée sans faire de bruit.
Mon sac était vraiment lourd mais c’était trop tard.
Il neigeait un peu moins que la veille, mais tout de même assez pour tuer un canard s’il était aussi frileux que moi.
J’ai marché le plus vite possible jusqu’à la gare, puis je suis revenu en arrière parce que j’avais le cafard. Je traînais mon sac énorme derrière moi comme un cochon mort et ça n’arrangeait rien d’être aussi chargé en plus du poids des tristesses et des culpabilités.
Et puis l’orgueil a reprit le dessus et je suis reparti en arrière. J’ai mis le sac en bandoulière et je zigzaguais comme si j’avais bu.
A la gare, j’ai recompté les sous que j’avais. C’était juste assez pour un train pour Paris et je l’aurais bien pris s’il n’était pas parti depuis vingt et une heures.
Oui, ça m’aurait bien arrangé.
A la place, il y avait un train pour Bourgoin-Jallieu. C’était beaucoup moins excitant comme idée, mais c’était vraiment le seul sui restait.
En même temps, il était trois fois moins cher que celui pour Paris, alors il y avait un avantage, l’un dans l’autre, et je l’ai attendu deux heures et je l’ai pris.
Dedans, il y avait quelques voyageurs ensommeillés. Nous étions environs quatre ou cinq dans le wagon. Je n’ai pas été trop gêné quand j’ai commencé ma série habituelle d’éternuements.
J’ai déroulé pas mal de papier toilette pour me moucher et j’ai regretté de ne pas être sous ma couette pour m’endormir en même temps, même si je me serais encore réveillé le nez tout collé.
Mais j’étais fier de moi.
Oui.
J’étais pas fier mais j’étais fier, quoi.
Vous comprenez ?
C’était ma première fugue.
Et comme elle allait réussir, ce serait aussi la dernière.
Coup d’essai coup de maître !
Voilà ce que je me disais.
A Bourgoin-Jallieu, autour de la gare, il faisait un vent à décorner la brume et tout le monde dormait. Bon, je ne m’attendais pas à trouver une fanfare et un carnaval, mais bon… Là c’était noir et sinistre comme un tunnel sans fin. On aurait dit que rien n’avait jamais existé.
J’étais soudain aussi déprimé qu’un chien qui a trouvé des croquettes et s’aperçoit qu’il a finalement avalé les crottes du chat.
J’ai marché à toute vitesse dans le centre-ville pour trouver un hôtel et ne pas finir tout bleu comme Leonardo Di Caprio dans Titanic.
Tout bleu dans la neige blanche, ça serait assez beau, oui, mais non merci.
Même si les chambres étaient toutes occupées, j’essaierais de leur faire de la peine en éternuant partout et ils me laisseraient bien m’allonger quelque part jusqu’au matin.
Ils appelleraient peut-être la police, mais au moins mes parents verraient que je n’étais vraiment pas content.
Vers cinq heures du matin, après avoir fait plusieurs fois le tour de Bourgoin-Jallieu sans rien trouver d’allumé, je me suis recroquevillé dans le renfoncement d’une banque, là où les gens viennent tirer de l’argent, et j’ai mis sur moi tous les vêtements possibles pour essayer de moins trembler, mais ça n’a pas tellement marché.
Je pensais à tous ces billets qu’il y avait dans la machine derrière le mur, et je me disais que c’était ironique que plein de SDF se blottissent pour dormir dans ce genre d’endroit.
Moi, je n’étais pas tout à fait SDF. J’étais trop jeune pour ça.
J’étais SDP. Sans Domicile Possible.
En tout cas en ce moment.
C’est fou que je sois arrivé à dormir là, comme ça, sous un tas de vêtements comme dans une armoire en plein air.
Quand je me suis réveillé, j’étais dans une chambre de l’hôpital de Bourgoin-Jallieu. Il était trois heures dix de l’après midi, et mes parents étaient à côté du lit avec des airs d’ânes de la crèche devant le petit déchu. Le médecin a dit que je m’étais évanoui assez longtemps, et j’avais oublié à quel point j’avais eu froid car là j’avais chaud comme un rôti du dimanche. J’avais fait une hypothermie, et quand mon père m’a dit que j’aurais pu mourir, j’ai pris mon air serein et tranquille du type qui voulait en finir.
Mais pas du tout, je ne voulais pas en finir du tout !
Manquerait plus que ça, j’ai rien vécu, moi ! Mais c’est ça, les parents, dès qu’on les quitte, ils pensent que c’est un suicide !
Bon, le point positif dans tout ça, c’est que mon bulletin est passé à l’as et qu’ils s’engueulent un peu moins, tous les deux. Ou alors ils le font quand je ne suis pas là. Il y a un super psy, à l’hosto de Bourgoin-Jallieu. Je vous le recommande. Il leur a expliqué que les adolescents sont des éponges et qu’ils absorbent tout quand leurs parents lavent leur linge sale, ça a dû leur parler.
Je dois dire aussi que mes notes ont toutes monté de quelques points, juste après. J’avais compris ce que c’était d’être SDP, je ne voulais pas me retrouver un jour sans fenêtre à fermer ni porte à ouvrir.
Mon bulletin suivant a été franchement bon.
Il y a des gens comme ça, leurs notes remontent avec la température. On peut dire qu’ils sont meilleurs au printemps.
… que j’ai vendu quelque chose qui n’était pas à moi.
Je venais d’entrer en 6ème.
J’avais donc treize ans, parce que j’avais pris du retard dès le début de ma scolarité pour être sûr que je ne serais pas tenté de le faire après.
En même temps, je me disais que si je continuais à travailler au lycée comme je l’avais fait en primaire, je passerais le Bac avec une barbe blanche et je baverais sur ma canne en rendant ma copie.
J’avais décidé d’être bon élève, quoi qu’il arrive !
Mais que pouvait-il arriver ?
Que j’en ai tout d’un coup plus envie.
Oui, c’est vrai.
Mais je luttais contre cette idée.
Et le pire, c’est que ça marchait. Mes parents ne me reconnaissaient pas. Ils me regardaient avec des yeux de chien qui a vu Dieu.
« On en revient pas… », disaient-ils. Comme ils y allaient…
Je me serais presque vexé si j’avais été fier. Je me demande vraiment ce qui est mieux :
* Ne pas réussir des trucs et que les parents soient fâchés.
* Etre fâché parce qu’ils s’étonnent qu’on réussisse des trucs.
Vraiment, je ne sais pas !
Bon.
Tout ça pour dire que l’année scolaire commençait bizarrement. Je découvrais qu’il suffisait d’écouter les cours attentivement, et les relire une fois ou deux chez soi pour tout savoir très bien. J’avais même découvert qu’en lisant deux ou trois pages d’avance du livre d’histoire ou de géographie, je pouvais faire croire à tout le monde que j’étais supercultivé.
Je me demandais pourquoi on n’étudiait pas rapidement tous les livres d’un coup en septembre, et qu’on ne les révisait pas un autre petit coup à la fin de l’année. On aurait tous ces mois, d’octobre à mai, où l’on pourrait rester chez nous sans rien faire de spécial.
En trois mois, j’étais devenu une sorte de vedette de cours, que l’on consultait régulièrement, pour une chose ou une autre, comme si j’étais le druide dans Astérix. J’avais un an de plus, il faut dire.
Cette position de vieux sage me procurait pas mal d’avantages, je dois l’avouer. Surtout aux yeux des filles de la classe, et mêmes certaines autres, qui avaient entendu parler de mes exploits.
Je commençais à craindre que ma côte ne baisse, soit parce que j’allais faillir dans mon système de révisons anticipées, soit parce que mes interventions allaient finir par lasser et se banaliser.
Les gens s’habituent à tout. Et les jeunes se lassent vite.
Je le sais, c’est mon cas.
Même de vous raconter cette histoire, si je ne vous sentais pas si accroché, je n’irais sûrement pas jusqu’au bout. J’irais plutôt faire un tour dehors, franchement. En plus il fait beau.
Mais je ne vous ferai pas ce coup là. J’irai jusqu’au bout promis.
Mais alors vous aussi, hein ???
Quand on lit, ce qu’on aime le plus, c’est qu’on nous emmène en bateau, et laisser quelqu’un au milieu d’une histoire, c’est comme de l’abandonner au milieu de l’eau.
Bref.
A partir du mois de janvier, dès la rentrée des vacances de Noël, parmi les avantages dont je vous parlais, il y a eu les regards de Sonia, dans ma classe. Puis ses petits sourires. Puis ses sourires plus grands. Et sa façon incomparable de s’approcher de moi dans les couloirs, de pencher sa tête lentement, passer sa langue sur ses lèvres avant de parler, pour qu’elles brillent un bon coup, et de me dire des choses gentilles qui aurait fait rougir un crapaud mort.
- J’aimerais bien savoir des choses, moi aussi, me disait-elle. Cela doit être agréable d’avoir tout ça là-dedans…
Là, elle me tapotait la tempe, ou elle posait sa tête contre mon épaule, s’il n’y avait personne pour nous apercevoir.
Sonia ne se doutait pas qu’il suffisait d’apprendre par c–ur les pages du lendemain. Si elle s’apercevait de mon stratagème, elle ne m’admirerait plus du tout, c’est certain.
Sonia était arrivée à point dans ma vie, en fait. Si elle n’avait pas été là, j’aurais peut-être été lassé plus vite d’épater les profs et mes parents. Je ne voyais pas bien l’avantage des études, vous savez.
Quand on est jeune, l’avenir n’existe pas.
Ce qui devait arriver n’arriva pas tout de suite. J’ai encore attendu deux mois pour ça.
Mais un midi, à la cantine, juste après le déjeuner que je prenais toujours à côté de Sonia, nous sommes allés prendre un café dans l’arrière salle du Cyrano, le bistro-annexe-du-lycée, et nous nous sommes collés l’un à l’autre comme une chambre à air à son pneu gonflés à bloc.
Entre nous, on n’aurait pas pu laisser passer une bactérie.
On s’est embrassés tellement fort qu’on n’a pas pu se décoller à l’heure de la reprise des cours. On a séché comme ça toute l’après-midi, et quand je suis rentré à la maison, j’avais la tête qui tournait et des sensations dans le ventre et un peu plus bas qui ressemblaient à une envie de faire pipi, mais en mieux.
J’étais ivre d’avoir bu Sonia toute la journée. Je n’avais pas idée, avant, de ce que c’était la réunion d’un garçon et d’une fille. Cette folie des corps soudés comme deux branches au tronc d’arbre de leur désir.
L’image est bien, non ?
Mais si, voyons, l’amour c’est un arbre !
Il lui faut des racines, pour tenir. Et ses feuilles au printemps pour se dissimuler. Et il va vers le ciel parce que l’amour aide à grandir.
C’est pas vrai ?
Bon, ça je l’ai lu, d’accord… A vous je ne peux pas faire le même coup qu’au lycée…
Avec Sonia, nous avons commencé à nous voir tout le temps, et puis de plus en plus souvent. Si c’est possible.
A treize ans, entre les heures de cours et celles où l’on doit être chez soi, le temps est pire que de l’argent.
On s’aimait très fort entre midi et deux heures, et entre cinq heures et sept heures du soir.
Le week-end, elle partait toujours au diable avec ses parents, et je détestais les dimanche, et je vénérais les lundi.
On se retrouvait le plus tôt possible avant le premier cours de la matinée.
Ma mère me demandait pourquoi je partais à sept heures et demie alors que j’avais cours à neuf.
- Je révise en marchant, maman. Alors je marche lentement.
- Ah, d’accord, disait-elle, pleine d’admiration.
Quand tout va bien, les parents croient n’importe quoi. Quand ça ne va plus, on n’est plus cru. C’est comme ça.
L’anniversaire de Sonia s’approchait. Elle était du six mai.
En passant devant une vitrine du centre-ville, où on se promenait en se tenant la main et en s’embrassant tous les trois millimètres et demi, Sonia a vu une paire de boucles d’oreilles et un collier assortis. Elle les a trouvés si beaux qu’elle a posé sa main à plat contre la vitre, comme si elle voulait passer au travers du verre et les emporter avec elle aussitôt.
- J’ai envie de les essayer, m’a-t-elle dit.
La vendeuse nous observait avec méfiance, même si ni elle ni moi n’avions le physique pour faire un hold-up.
Sonia a passé le collier autour de son cou, et devant un miroir, elle tenait les boucles devant ses oreilles. Elle souriait à son image comme si c’était quelqu’un. </O:P>
Ces bijoux lui allaient di bien que j’aurais tout donné pour pouvoir les acheter. Mais « tout donner », quand on a treize ans, ça ne veut rien dire, parce qu’on n’a rien.
J’ai ressenti la même frustration que lorsqu’on se lève la nuit pour reprendre un chocolat liégeois et que notre père les a tous finis en regardant la télé.
Non, c’était en fait bien pire que ça.
- C’est beau, non ? me demandait Sonia.
- C’est magnifique, avais-je dit.
Je la regardais, les bras ballants, et comme Schreck je me sentais gros, inutile et vert.
Quand on est sortis, je me suis tu jusqu’à l’heure de nous séparer. Sonia ne disait rien non plus, elle avait peut-être déjà oublié le collier et les boucles d’oreilles, mais je ne crois pas. Les bijoux sont aux femmes ce que les étoiles sont à la nuit. Elles ne sont pas indispensables, mais s’il y en a, c’est encore mieux.
Son anniversaire était dans huit jours. Le soir, après avoir appris par c–ur les leçons de la veille et celles du lendemain, allongé sur mon lit, je m’imaginais en train d’offrir le paquet-cadeau à Sonia.
Elle me souriait soudain comme elle l’avait fait au miroir et j’avais l’impression de devenir quelqu’un.
Les deux bijoux coûtaient au total… oh la la… 150 euros… 148, en fait, mais c’est pareil.
J’étais oppressé par cette idée, de lui offrir ça… Je me voyais lui tendre un disque ou un livre, et dans ses yeux, je verrais les boucles et le collier qui ne seraient pas à ses oreilles et autour de son cou.
Pour me tirer de cette angoisse, j’ai demandé son avis à Fred, mon cousin. Je n’aurais jamais dû faire ça.
- Va vendre un truc de tes parents, m’a-t-il dit.
- Hein ?
Tu prends un truc chez tes parents, tu vas le vendre, et ils croiront qu’ils l’ont perdu. Pas la télé, hein, c’est trop gros. Un truc petit, qui passe inaperçu, et dont ils ne se servent pas tous les jours. Tu le vends aux Puces de Vanves ou de Montreuil, et à toi les bijoux de Sonia ! Sinon, comment tu vas faire autrement ?
Il avait raison Fred… J’allais faire comment ?
Sans me demander si c’était vraiment une bonne idée, j’ai commencé de fouiller discrètement chez moi, à la recherche d’une chose petite qui ne servait jamais mais qui était assez chère pour valoir 148 euros.
Je ne pensais alors qu’au regard de Sonia dans le miroir.
Il n’y avait que ça qui comptait.
Etre jaloux d’une glace, c’est le bouquet, non ?
Mais je voulais qu’elle me sourie comme ça, à moi.
Et je ne voyais pas d’autre moyen, pour l’instant.
Les filles ont besoin d’admirer les garçons, et les garçons aiment être admirés des filles. La nature est bien faite, en fait.
Cinq ou six jours plus tard, j’ai trouvé ce que j’allais vendre : la trompette de mon père. Elle était à la cave depuis longtemps. Ce n’était pas un objet spécialement petit, mais il ne s’en servait plus depuis longtemps. C’était un souvenir de jeunesse, quand il avait mon âge et un peu plus.
Une fois, il nous en avait joué, comme quand il était jeune, et on avait compris pourquoi les trompettes, dans les orchestres, sont toujours tout au fond. Cela faisait un vacarme insupportable. On aurait dit qu’on arrachait un à un les poils d’un canard. Même maman n’avait pas tenu, malgré l’amour qui les unissait.
- Chéri, je crois que tu as un peu perdu l’habitude, lui a-t-elle dit gentiment.
Vexé, il a descendu l’instrument à la cave et n’en a jamais plus parlé. Nous étions soulagés.
Un samedi après-midi, j’ai pris discrètement la clé du cadenas, j’ai trouvé l’étui de la trompette, caché sous la cage de notre perroquet mort et un matelas, et le dimanche matin, j’ai fais semblant d’aller faire du sport avec Fred et il m’a emmené aux Puces de Montreuil.
Nous avons fait plusieurs vendeurs, et nous avons fini par en trouver un qui devait s’y connaître, parce que quand je lui ai dit le prix que j’en voulais, il a vite sorti des billets de sa poche avant que je change d’avis.
Fred m’a regardé et on a compris qu’on pouvait perdre autant d’argent quand on achète que quand on vend.
C’est la vie.
- Je crois que c’était une bonne marque, m’a-t-il dit quand on s’éloignait. On aurait pu demander le double, on dirait…
- Je le crois aussi, Fred, mais c’est trop tard… Et puis j’ai ce que je voulais…
- Ouais, mais j’aurais pu m’offrir une paire de lunettes, moi… Ici il y a plein de vraies fausses Ray Ban !
J’étais reconnaissant à Fred, mais je n’allais pas me mettre à faire des cadeaux à tout le monde, moi ! Il ne fallait pas exagérer !
Le mardi, à la fin du cours, j’ai couru chez le bijoutier du centre-ville, et j’ai acheté les boucles et le collier. La vendeuse a fait un paquet cadeau si joli qu’on aurait dit un cadeau de Noël.
Le jour de son anniversaire, après la cantine, quand on s’est retrouvés tous les deux dans l’arrière salle du Cyrano, j’ai sorti mon paquet et je tremblais comme si j’avais pris la pluie pendant dix ans sans me sécher.
Elle a été surprise. Et quand elle l’a ouvert, elle l’a été encore plus. Elle est restée la bouche ouverte, bloquée, au lieu de sourire comme dans la boutique, avec ce regard auquel j’avais tellement pensé.
Elle m’a vite embrassé sur la bouche, et elle m’a dit :
- T’es fou ! Il ne fallait pas !
Elle était contente. Et moi aussi.
Pourtant, je ne me sentais pas davantage quelqu’un que d’habitude, et je ne pensais pas qu’elle m’aimait plus pour ça.
Sonia ne savait pas que j’avais vendu la trompette de mon père.
Lui non plus, d’ailleurs.
J’avais d’un coup réalisé que pour faire plaisir à Sonia, j’avais privé mon père d’un souvenir de jeunesse.
Quelques années plus tard, quand nous avons déménagé, mes parents ont cru que quelqu’un avait visité les caves et avait volé des choses, comme ça arrive souvent.
Et à chaque fois que j’ai pensé aux bijoux de Sonia, j’ai entendu dans mon esprit le cri d’un canard qui se fait arracher les poils.
Mon histoire avec elle s’est arrêtée à la fin de l’année. L’été nous a été fatal, comme souvent dans les amours de lycée. En vacances, elle a forcément mis ses boucles et son collier pour plaire à un autre que moi.
C’est la vie.
Quand j’ai eu dix-huit ans, pour fêter mon bac, j’ai offert une jolie trompette à mon père. Quand il a ouvert le paquet, il a posé son regard sur moi, et il m’a regardé comme si j’étais quelqu’un.
J’étais majeur, c’est vrai.
Il avait fait semblant de croire aux voleurs, en attendant de croire en moi. J’ai compris que j’avais bien fait.
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