L’infidélité

La nouvelle qui suit, « Des airs », est l’histoire d’une femme trompée. Un voyage va lui montrer que la vie est si riche, que nos blessures ne résistent pas toujours aux voyages. La plus grande souffrance est l’immobilité, de tout, des corps, des rêves, des sentiments. Nous repartons encore une fois à Berlin, mais avec un crochet par la Normandie, cette fois…..

DES AIRS“Les sons sont plus élevés que les mots”

Robert Shumann. Correspondance.

Les cours de la journée étaient annulés. Le lycée où Julia enseignait, à la périphérie de Dieppe, avait reçu l’avis défavorable d’une commission de sécurité. A son arrivée, des hommes en costumes croisés et aux cheveux coupés en brosse l’avaient renvoyé chez elle, comme tous les professeurs de l’établissement.

Elle rentra donc rue de la Morinière, pensa un moment qu’elle appellerait son mari, dont les bureaux étaient à Fécamp. Ils n’avaient pas souvent l’occasion de prendre ensemble leurs repas de midi. Elle pourrait prendre le car qui longeait la côte et, au retour, elle s’arrêterait à Veules-les-Roses pour rendre visite à sa s–ur. Pourtant, elle n’en fît rien et se dit qu’elle allait savourer en solitaire cette journée de congé forcé.

Elle commença par jeter un coup d’–il aux émissions du matin, écouta distraitement le Requiem de Brahms, se refit du thé, resta un moment penchée à une fenêtre pour regarder l’animation de la Grande Rue, dont elle apercevait une partie. Elle fit quelques signes amicaux à des visages connus, puis décida, l’heure du déjeuner venue, de profiter des premiers beaux jours d’avril pour aller flâner et tester un nouveau salon de thé, ouvert depuis peu sur le bord de mer, près du casino.

Là, elle commanda une quiche au saumon, une salade verte et un cocktail de carottes et d’oranges. En demi-teinte, on entendait la partita n°1 de Jean-Sebastien Bach. Elle était la seule cliente. La nouvelle propriétaire était lyonnaise, elle craignait d’être mal accueillie par la population locale. Julia la rassura. Les villes du littoral, lui dit-elle, sont souvent plus ouvertes à l’étranger que celles du centre.

Lorsqu’elle commanda son dessert, la rue perdit ses couleurs. Elle connaissait bien cette soudaine baisse de lumière dans laquelle se glissait du mauve ou un violet très sombre. Les nuages lunatiques de la côte d’Albâtre se rassemblent et se séparent vite, sans raison apparente.

Elle se dépêcha de régler, rassembla ses affaires, promit de revenir et se dirigea vers la plage. Les baraques de frites et de gaufres étaient encore fermées. De là où elle se trouvait, près du Vieux-Château, et jusqu’au bout du boulevard Foch, là-bas, où les falaises redeviennent les maîtresses du rivage, elle était encore la seule âme qui vive. Elle longea le muret qui sépare l’asphalte des galets.

Après quelques minutes vint la pluie annoncée. Dans cinquante mètres, elle allait traverser les pelouses du bord de mer et, s’il pleuvait trop fort, elle s’abriterait sous le passage de l’hôtel Aguado.

C’est à ce moment qu’elle vit, devant elle, un couple surgir de derrière le muret. Ils devaient être assis derrière et la perspective les lui avait cachés. L’averse les avait délogés. Ils se dirigèrent aussitôt vers une voiture garée le long du trottoir et y entrèrent rapidement. En arrivant presque à leur hauteur, elle nota que c’était la même voiture que celle de son mari. Machinalement, elle regarda la plaque d’immatriculation. C’était sa voiture. A lui - et aussi à elle, car elle l’empruntait parfois pour rendre visite à sa famille et ses amies, quand il n’avait pas envie de l’accompagner.

Elle ralentit le pas, resta debout quelques secondes, puis autant pour mieux apercevoir l’intérieur du véhicule que suite à une soudaine faiblesse de ses jambes, elle s’assit sur le muret.

Son mari portait la veste beige qu’elle avait récupérée la veille au pressing. A une vitesse fulgurante, elle pensa des dizaines de choses et celle-ci, bénigne, fut la première. Dans ce temps concentré, lourd comme une dalle de plomb, elle oublia de respirer.

Elle vit qu’une main s’enfouissait dans les cheveux de son mari et y remuait comme une petite bête. La pluie était forte, maintenant. Le rideau d’averse donnait au spectacle des airs d’irréalité. Lorsque la femme se pencha pour l’embrasser, Julia vit ses cheveux bouclés et auburn, le haut de son front, l’arrondi fourni de ses sourcils. De longs doigts envahirent le visage de son mari, de la tempe au bas de la joue. Julia grelotta sans avoir froid. Son corps vibrait. Elle ressemblait à ces oiseaux malades qui sont désormais fichus pour le ciel et les grands voyages.

A son tour, son mari caressait le visage de l’inconnue. Ils cessaient un instant de s’embrasser pour se dire des phrases invisibles. Ils parlaient à mots courts, à tour de rôle. La femme riait. Elle s’écarta de lui, reprit sa place sur le siège du passager. Avec le bruit de la pluie, on entendit à peine le moteur se mettre en marche. La voiture s’éloigna. Julia avait voulu frapper à la vitre, elle aurait aimé qu’il tourne la tête et la voit. Cela n’avait pas eut lieu. Le véhicule avait laissé sur la chaussée une trace claire vite effacée par l’eau.

Julia se remit en route. Elle ne s’arrêta pas sous le passage de l’hôtel Aguado, gagna le port et longea le quai Duquesne jusqu’à la gare. Les pécheurs nettoyaient et démêlaient leurs filets, enfoncés jusqu’à mi-cuisse dans un cloaque de viscères. Cette vision d’hommes enlisés dans les entrailles des poissons qu’ils venaient de tuer lui fit accélérer le pas.

Au guichet, elle demanda un billet pour Paris en tendant sa carte bleue. Le premier train pour Rouen partait dans vingt minutes. Là, elle prit une correspondance et monta dans le TER à étage.

En milieu de journée, Julia sortit de la gare Saint-Lazare et reçut l’agitation parisienne comme une gifle. Elle connaissait mal la capitale. Elle se mit donc en marche sans but précis, elle ne choisissait d’emprunter que les plus grandes artères et se retrouva à la Madeleine, puis à la Concorde, puis sous les arcades de la rue de Rivoli. Les rues étroites l’auraient étouffée ou pire, obligé de penser. La vision d’une avenue large, dont on n’apercevait pas la fin, la rassurait comme la mer qu’elle avait délaissée quelques heures plus tôt.

Vers l’heure du dîner, Julia était installée à une terrasse de la place du Palais Royal. Elle but plusieurs verres de Chardonnay, essaya d’avaler une salade, regarda les gens entrer et sortir du métro, entrer et sortir des jardins tous proches, entrer et sortir d’elle-même, comme si elle était la pièce ouverte d’un appartement récemment détruit.

Le jour tombait. Quand il fit totalement nuit, elle se leva en titubant, descendit dans les toilettes, vit un téléphone et mit des pièces dedans. Un homme qui avait la voix de son mari lui posa des questions en rafales. Pendant plusieurs minutes, elle ne prononça pas un mot. Il n’entendait pas même sa respiration. A l’autre bout, ce silence agaçait la voix. On demandait à Julia de dire où elle était. On viendrait la chercher, on était inquiet. Il était presque minuit, que s’était-il passé ?

- Rien, François, dit-elle.

Elle avait dit deux mots et avait raccroché. François ne préviendrait pas la police. Elle avait dit deux mots pour se libérer, affirmer qu’elle n’était pas en danger. De retour à sa table, elle demanda une bouteille de Chardonnay, la bu tranquillement, régla son addition et repartit à l’aventure.

Cette fois, elle parvint à se laisser guider par le dessin de rues plus sinueuses. Elle marcha une heure et se retrouva, sans l’avoir prévu, dans un bar vivant et bruyant de Belleville. A peine plus tard, elle buvait les Mojitos qu’un groupe de jeunes musiciens avait insisté pour lui offrir. Ils étaient trois hommes et deux femmes. Ils avaient posés leurs étuis de guitares le long du comptoir. Sans doute avaient-il la moitié de son âge.

“Entre vingt et quarante, c’est déjà une vie…”. Elle répétait ça, et eux riaient, riaient à tout ce qu’elle disait, et elle riait aussi de la bonne humeur qu’elle apportait sans le faire exprès. Ils burent aussi des Margaritas et des Ti Punch. Elle offrait à son tour des tournées. Plus elle buvait, plus ils s’amusaient d’elle, des mots décousus qu’elle extirpait de sa bouche comme des friandises collées aux gencives. Ils lui racontaient le concert qu’ils venaient de donner dans une salle du quartier. Les deux filles étaient les chanteuses. Ils lui donnèrent le nom de leur groupe, Le Cri du Chat, elle l’oublia aussitôt.

Vers trois heures du matin, elle entendit la voix de son mari. Elle ne rêvait pas, elle avait encore composé le numéro de chez eux, avec le téléphone portable de l’un de ses nouveaux amis. François était affolé. Il entendait sans doute les accords de Pulp et le vacarme des verres et des voix. Son mari devinait sans doute qu’elle était loin de lui, car aucun bar de leur ville n’ouvrait si tard, en semaine.

- Rien, dit Julia avant de rendre le téléphone à son propriétaire.

Cette fois, rien ne voulait rien dire, mais elle ne comprenait plus rien aux mots et aux choses que ces mots habillaient.

Le groupe s’installa à une table, aida Julia à s’asseoir, se mit à parler vivement d’histoires assourdies, de jeux aux règles effacées, d’endroits qui n’avait d’issues que pour eux. Le lendemain soir, ils partaient en voyage. C’était la première fois qu’ils allaient jouer à l’étranger. Ils burent des caïpiroskas. Elle était totalement saoule dans un bar de Belleville, alors que le matin même, elle devait donner des cours au Lycée, qu’on l’avait renvoyée chez elle, que la mer était calme et qu’il avait plu sur une voiture garée. Des lampions suspendus se balançaient mollement au rythme des sons tragiques de Radiohead, les ventilateurs secouaient leurs têtes et disaient non. Ce matin, pourtant, la Manche était aussi peu agitée que son quotidien.

Le bar ferma. Le groupe des jeunes continuait de rire car Julia s’allongeait pour dormir sur un capot de voiture. Elle sentait des bras la sortir d’affaire. Debout et soutenue, elle dit qu’elle était professeur de français à Dieppe et sa phrase provoqua un regain l’hilarité.

Ils l’aidèrent à marcher jusqu’à la rue du Moulin Joly, où l’une des jeunes filles venait de s’installer. Julia était incapable de savoir combien d’étages ils avaient montés, ni chez qui, précisément, ils étaient. C’était un appartement aux nombreuses pièces vides.

Ils éventrèrent plusieurs cartons, trouvèrent des bouteilles et des verres. Du gin et de la vodka tiède furent versés dans des gobelets où flottaient les billes minuscules du polystyrène d’emballage. On mit un cd de Live Human. C’était presque aussi fort que dans le bar. Julia était assise sur un long et profond canapé rouge. Les autres étaient à demi allongés sur le parquet. Elle aspira deux grandes bouffées d’un joint frêle et tortillé. Maintenant, son c–ur suivait malgré lui le chemin des mélodies de Tom Waits. Un fauve couleur de neige traversait la pièce à pas doux. Elle essaya de demander que quelqu’un lui note les noms de toutes ces musiques. On lui cita deux ou trois albums mais ils se cognaient les uns dans les autres et prenaient feu.

Julia dormit un peu. A son réveil, il faisait plein jour, mais quelqu’un avait tiré les rideaux. On l’avait recouverte d’une couette sans housse et on avait mis un oreiller sous sa tête. Elle avait chaud. Elle se leva, déroula sa robe le long de ses jambes, trouva dans la kitchenette une bouilloire et du thé en sachets.

Elle allait boire quelques gorgées brûlantes et partir discrètement. Un chat blanc effleura sa jambe. Sa migraine était si forte qu’il lui semblait qu’un deuxième cerveau lui était poussé, disputant la place au premier. Elle trouva de l’aspirine et fît pétiller deux comprimés dans de l’eau glacée.

Elle versa le thé dans un grand bol et le but lentement en regardant la rue. Julia n’avait jamais habité Paris. A Dieppe, elle trouvait dommage d’habiter en ville. Rue de la Morinière, on n’avait pas plus d’horizon que rue du Moulin Joly. Evidemment, il suffisait de longer deux rues et l’émerveillement était toujours le même.

Le réconfort de la mer, la nostalgie qu’elle secouait dans ses mouvements, l’apaisement qu’elle offrait, le soir, l’énergie le matin, l’euphorie l’après-midi, quand il fait chaud et que l’on joue avec elle comme avec une s–ur. Et la nuit, elle n’était qu’un mince ruban d’écume sous les réverbères, puis seulement un bruit quand tout s’éteignait. On devinait au loin l’infini silence et la profonde solitude.

En sirotant son thé, en proie à la plus belle migraine qu’elle n’avait jamais eue, Julia cru saisir quelque chose. Une idée fragile. La mer pareille à nous, la solitude en nous, comme elle. Sombre au loin, comme elle. Pour les autres, juste un ruban d’écume sous la lumière, et si tout s’éteint, le silence nous prend. Le besoin d’un autre, une lumière, juste une seule, pour ne pas être qu’une masse invisible. Nous pouvons donner l’énergie du matin, l’euphorie de l’après-midi, la nostalgie du soir. Dans le sommeil, seulement, nous retrouvons sans angoisse l’infini silence, la profonde solitude. Nos rêves grouillent alors de poissons inimaginables.

Julia sentait qu’elle pouvait perdre cette lumière. Assise sur l’évier de la kitchenette, elle revivait la scène du boulevard Foch, une image après l’autre. Elle essaya de comprendre pourquoi elle n’avait pas bougé, ce qui l’avait empêché de libérer sa colère ou sa détresse, pourquoi sa seule réaction avait été de fuir. La jalousie est une déferlante qui a brisé des milliers d’embarcations. Il s’y ajoute la peur de l’abandon, la lumière du réverbère qui s’éteint sur le bord de mer.

Une seule personne peut mettre à jour l’activité de nos vagues. Elle seule justifie nos efforts, les comprends, les encourage. Sans elle, pourquoi s’évertuer au flux et au reflux, à toute cette agitation. Sans l’autre, tout devenait absurde, lointain et froid. Trahie par François, Julia se sentait gagnée par l’obscurité. L’horizon lui-même s’inclinait et se noyait.

- Déjà debout, ça va ?

C’était l’une des deux filles. Julia lui servit du thé et elle bavardèrent un moment avec la voix blanche des matins venus trop vite. Elle s’appelait Sarah. Elle venait d’acheter cet appartement. Les autres étaient rentrés chez eux au petit matin. Elles rirent un moment du film de la soirée. Julia s’excusa plusieurs fois de ses abandons. Sarah voulu savoir ce qu’une femme habitant la Seine Maritime faisait dans un bar de Belleville au milieu de la nuit. Julia hésita, puis elle raconta la pluie qui allait tomber, l’averse, la voiture, les silhouettes, la peur glacée.

- On doit vous chercher partout, dit Sarah.

- Partout dans Dieppe, dit Julia. Ou à la rigueur à Fécamp ou à Etretat. On ne vient jamais à Paris. François n’imagine pas. Quant au travail, le lycée est fermé pour une semaine. Il n’était pas aux normes, pour les incendies.

- Alors vous êtes en vacances !

- Vacances, cauchemar, je ne sais pas.

- Avec le groupe, on part ce soir. On va donner notre premier vrai concert à l’étranger.

- Où ça ?

- En Allemagne, à Berlin. On prend le train ce soir. Notre producteur n’est pas encore assez riche pour nous offrir l’avion. Je dis ça parce que, si vous voulez, vous pouvez rester ici. On revient dimanche, juste à la fin de vos congés… Je n’ai plus de cigarettes, vous m’accompagnez ? Et puis toute la bande repasse par la maison avant le départ. On va faire un déjeuner tardif. C’est moi qui nourri.

Elles revinrent en milieu de journée avec deux grands sacs de courses. En chemin, Julia avait proposé de préparer le repas, pour remercier la bande de son accueil de la nuit. Dans les boutiques exotiques de Ménilmontant, elle trouva des filets de limande, des oignons, du paprika, du gingembre et de la coriandre, de la menthe et du chutney à la mangue. Ce poisson à l’Indienne demandait peu de préparation. Aussitôt rentrée, elle mit les filets dans une poêle d’huile, les saupoudra de poivre et de paprika et les arrosa de citron. Les autres commencèrent d’arriver.

Ils passèrent l’embrasser à tour de rôle dans la petite cuisine. Elle faisait leur connaissance pour la seconde fois, distinguant mieux les visages et découvrant leurs prénoms. Théo l’aida à faire revenir les oignons, l’ail et le gingembre dans du beurre. Chloé fut suivie de Tom, puis de Louma. Julia ajouta la coriandre à la préparation de Théo, la répandit sur le poisson, et recouvrit chaque filet d’un autre. Louma insistait pour faire quelque chose, il étala le chutney sur chaque part et ils mirent le tout au four. Ils leur restait un petit quart d’heure pour prendre un apéritif mérité.

On mit le premier album de Massiv Attack, puis celui de Craig Armstrong. Ils se régalèrent du plat de Julia et l’arrosèrent copieusement de bière blonde.

- On s’entraine pour Berlin, dit Tom.

- A ce propos, dit Sarah, Julia va garder l’appartement pendant notre absence. Elle va arroser le chat et donner à manger aux plantes.

- Bonne idée, dit Louma. Ce chat ne boit pas assez, je le dis tout le temps.

- Vous connaissez Berlin, demanda Théo ?

- Non, dit Julia. Je ne voyage pas beaucoup. Pas assez. Une fois, j’ai accompagné mon mari pour un voyage d’affaires à Hambourg. C’est la seule fois que je suis allée en Allemagne.

- Berlin c’est pas l’Allemagne, enchaîna Théo. C’est un accident génial, une ville qui n’aurait pas dû exister. Au début, il n’y avait que quelques maisons perdues au milieu des marais. On n’imaginait pas y bâtir une ville de cette ampleur. Même aujourd’hui, quand on construit un immeuble, il faut parfois envoyer des dizaines de plongeurs pour faire les fondations. Si on creuse le sol de cette ville, on trouve du sable. Berlin est posé sur une plage. C’est un désert d’eau.

Julia avait souvent été intriguée par cette ville, comme on peut l’être au travers des rêves des autres. Elle avait un peu lu Fassbinder, projetait de découvrir Alfred Döblin, pas pour les cours du lycée, car ils n’étaient pas au programme. Elle avait en tête un album des toiles d’Otto Dix, où de gros berlinois en costumes rayés, armés de cigares et d’alcools forts, faisaient une cour grasse à des femmes trop maquillées pour être honnêtes.

- Vous habitez vraiment à Dieppe, Julia ? demanda Chloé.

- Oui. Pour le moment.

Chacun senti l’air se nouer comme un drap. Julia laissa échapper quelques larmes, et se mit à pleurer sans retenue, les mains appuyées aux rebords de la table. Par un mauvais hasard, la musique s’arrêta. On n’entendait que les sanglots de Julia, réguliers, rythmés, deux coups longs, un coup bref. Deux blanches, une noire, un soupir. Pleurer était une musique, comme courir ou rire ou faire l’amour. Chacun avait son tempo de doute et son harmonie de joie et sa cadence de désespoir.

Par instinct d’artiste, chacun laissa le morceau de Julia aller à son terme. Le final se fît au mouchoir, instrument simple, à vent, dans lequel on souffle deux ou trois fois à la fin de l’air.

On resservit d’abord de la bière.

Ensuite, peu à peu, d’une idée l’autre, il fut hors de question d’abandonner Julia, seule dans un appartement étranger, dans une ville qu’elle connaissait mal, livrée, surtout, à la chanson hostile dont elle composait malgré elle les couplets.

Elle ne se laissa pas convaincre tout de suite. Si elle décida finalement de les suivre, c’est que ni l’idée de revenir le soir même à Dieppe, ni celle d’errer seule dans Paris comme la veille ne lui étaient supportables. Elle alla marcher aux alentours du métro Couronnes, prit un café au zinc, regarda les centaines de visages, venus de partout, qui se croisaient sur le boulevard de Belleville.

Elle fit quelques achats de toilette, trouva une robe, un jean, des tee-shirts, un pull léger, un sac de voyage bon marché et remonta chez Sarah.

A la Gare du Nord, ils entreposèrent leur matériel dans un wagon de bagages puis prirent place dans un compartiment du train de nuit à destination de Berlin. Peu après vingt heures quarante, ils se mirent en route. A huit heures vingt, ils étaient arrivés dans la nouvelle capitale allemande, après une nuit où ils avaient eu du mal à trouver le sommeil, à l’étroits dans leurs couchettes.

Un dénommé Rolf, de l’organisation du Festival, les attendait à la gare. Ils se rendirent à pieds à la pension Funk, située dans une des rues les plus agréables de Berlin Ouest, Fasanenstrasse. Après une volée de marches, on accédait au premier étage à ce qui était autrefois le luxueux appartement d’une vedette du cinéma muet, Asta Nielsen. Dans l’entrée, la star d’autrefois était affichée dans des poses expressionnistes où sa beauté fatale était sublimée par des diadèmes d’argent et des robes d’organdi.

Les couloirs, la salle à manger et les nombreuses chambres étaient décorés dans un style années trente familial. Julia fut présentée comme la mascotte du groupe. Elle hérita d’un grand lit perle, au-dessus duquel trônait un lustre qui aurait eu davantage sa place dans une salle de bal.

Elle resta un moment allongée, à promener les yeux dans le dédale du verre taillé, puis elle sombra dans un rêve court. Elle vendait des objets hétéroclites dans une sorte d’entrepôt. A des clients pressés, elle devait expliquer leur utilité, leur maniement. Chaque fois, elle inventait des choses invraisemblables, et se réjouissait d’avoir été crue. C’est simple, disait-elle tout bas en se réveillant.

Il était plus de midi. Elle fit couler un bain. Lorsqu’elle quitta sa chambre, le réceptionniste lui donna un mot signé de la main de Théo. Le groupe lui donnait rendez-vous en fin de journée sur le lieu du concert. Ils pensaient qu’elle avait besoin d’intimité après la nuit de communauté forcée.

Julia sortit de la pension. Elle prit dans Fasanen Strasse la direction d’une avenue très passante. Avant d’y arriver, elle fut attirée par un grand hôtel particulier, au centre d’un élégant jardin. D’après la plaque de l’entrée, elle comprit qu’il s’agissait d’une sorte de Maison de la Littérature. Des gens déjeunaient dehors et sous la véranda de l’entrée. Elle entra, resta un moment dans une librairie du rez-de-chaussée, acheta des cartes postales qui représentaient, l’une Alexanderplatz, l’autre Postdamer Platz, à une époque révolue. Elle décida de s’installer dans le jardin. Sur un menu en deux langues, elle commanda du jambon et des –ufs brouillés. En attendant son plat, elle essaya d’imaginer François. Il était peut-être à son bureau de Fécamp, inquiet, bouleversé. Ou dans les bras de cette femme. Ou dans une autre ville de la côte ou à Rouen, conduisant nerveusement, scrutant les terrasses, entrant dans les hôtels et posant des questions angoissées.

On servit à Julia une belle et grande assiette, avec ce goût allemand de la bonne chère et du service impeccable. Le destin, ce gourmet, laissait parfois tomber sur nous une miette de son banquet.

Quand elle eut finit son plat, elle commanda du café, regarda autour d’elle. Des petits groupes parlaient à voix basse dans une langue qu’elle ne comprenait pas. Elle aurait pu, à ce moment, glisser dans une nouvelle tristesse, pleurer toute seule à sa table, comme une petite fille que les parents ont délaissée pour s’occuper d’affaires d’adultes. Elle respira profondément, plusieurs fois, le plus calmement possible.

Elle regardait les fleurs du jardin, les formes douces, les couleurs apaisantes qui l’entouraient. L’air était parfumé. Ce langage étranger, le décalage du voyage, elle était sur une autre planète. Julia était à Berlin, le miracle opérait. Elle avait été frappée de stupeur, elle était partie, droit devant elle, une main magique avait recueilli dans sa paume une Julia minuscule et voilà que l’éloignement de la douleur la faisait presque disparaître. On pouvait peut-être fuir la douleur, si elle n’était pas dans le corps, partir avant qu’elle ne s’inscrive au-dedans.

La scène du bord de mer lui parut absurde. Les deux protagonistes, enfermés dans leur secret de tôle, sous la pluie battante, ces deux amoureux dissimulés comme des adolescents attardés, lui apparurent, non plus comme des ennemis, mais comme des pantins ridicules. Elle vit clairement le pathétique des petits adultères, des petites tromperies, des mesquineries en tous genres qui nous font prendre pour de l’héroïsme une stupide dissimulation, pour du romantisme une trahison mesquine, perpétrée en vitesse entre deux heures de bureau.

Machinalement, avec un petit rire nerveux, elle prit l’une des deux cartes postales. De couleur sépia, elle représentait Postdamer Platz en 1930. Elle ne savait pas que cette place avait été détruite pendant la seconde guerre, comme bon nombre de quartiers de Berlin.

Des architectes à la mode avaient désormais donné à cet endroit le visage glacé du troisième millénaire. Daimler-Benz, Sony, Asean Brown Boveri avaient définitivement donné le ton. Sur le cliché, des silhouettes figées traversaient la chaussée, au milieu des tramways, des voitures à cheval et des premières automobiles. Un kiosque annonçait des spectacles dont sans doute personne aujourd’hui ne se souvenait, à moins qu’il ne s’agisse des premiers films de Murnau.

Les immeubles qui se dressaient de part et d’autre n’étaient plus de ce monde. A leurs sommets, ils vantaient pourtant fièrement les mérites de marques autrefois célèbres, Pschorr-haus, Elida, Oberswatt. On distinguait au sol des traces de neige fondue. Elle imagina les gens, les chevaux, les véhicules en mouvements sur les trottoirs et la chaussée, puis aussi derrière les fenêtres et les murs des immeubles. Pendant quelques secondes, Julia fit vivre un instant perdu de Postdamer Platz.

En train de traverser, au milieu d’un groupe d’homme en costumes sombres, elle distingua la silhouette blanche d’une femme. Julia imagina que cette femme là, un ou deux jours plus tôt, avait surprit l’homme qu’elle aimait en train d’embrasser une autre silhouette, l’une de ces microscopiques marionnettes, dans un autre lieu de Berlin, lui aussi détruit depuis par les bombes des alliés. Les humains, tous les humains, lui parurent burlesques et dérisoires.

Elle reposa la carte, puis la reprit et la déchira. On pouvait couper l’éternité en deux. Elle déchira encore, l’éternité en plusieurs morceaux, la bêtise et la trahison aussi, elle s’acharnait, rien ne resterait, rien, on la regardait. Il ne resta que des confettis sur la nappe que le soleil rendait éclatante.

Elle releva la tête et vit des regards interrogateurs. Elle fit une moue amusée qui les rassura et ils reprirent leurs conversations ouatées. On pouvait déchirer la douleur. La rendre irréelle, comme une photo prise du haut d’un bâtiment qui n’existe plus.

Julia se sentait trop bien dans le jardin pour aller courir les rues. Elle se contenta d’acheter dans la librairie un plan de la ville et un livre en français qui racontait l’histoire de Berlin. Elle dessina au stylo l’itinéraire à suivre pour rejoindre la salle de concert. Puis elle redemanda du café et se plongea dans l’histoire de cet endroit qui s’appelait encore Berlin-Cölln au treizième siècle.

A plus de deux cent kilomètres de la mer Baltique, elle était au centre d’une immense plaine qui s’étendait jusqu’à Varsovie. Au lieu d’arpenter les rues, Julia se promena dans l’histoire. Elle alla de la nomination de Frédéric VI de Nuremberg à la prise du pouvoir par Hitler et à la destruction partielle d’une ville qui devait pourtant devenir la plus grande mégapole de tous les temps.

Les bombardements laissaient encore des milliers d’impact sur les murs, et de nombreux espaces verts étaient des bâtiments soufflés par les obus, que l’on n’avait jamais reconstruits. Celles qu’on appelait les femmes-décombres déblayaient les rues. Julia rêva un moment sur ce mot, imagina ces femmes chargées de faire disparaître les milliards de pierres blessées de Berlin.

Ensuite, ce fut le partage de la ville, après 1945, la naissance du mur, le 13 août 1961, à l’origine provisoire, les tirs sans sommation, les morts. Puis l’écroulement de la RDA, le mur qui s’effondre enfin, en 1989. Ce mur était né en même temps que Julia et avait disparu avant ses trente ans.

Sur les illustrations du livre, on voyait la célèbre avenue “Sous les Tilleuls”, le château de Charlottenburg, un immense parc, comme celui du centre de Manhattan, qui s’appelait le Tiegarten, la tour des télécommunications, au centre d’Alexander Platz, plus haute que la tour Eiffel, avec son restaurant panoramique, les dessins bariolés du mur, la foule qui se juche dessus, l’euphorie de la Saint Sylvestre de 1989.

Julia prit l’autre carte postale. Elle compara les deux Alexander-Platz, celle des années 30 et celle d’aujourd’hui, héritée de la période soviétique. De la châleur d’une ville en ébullition culturelle et sociale à ce désert de béton, cette tour qui ressemblait à un mirador pour prisonniers géants, ces immeubles dignes des pires banlieues, Julia vit ce que l’homme fait et défait, ce en quoi il croit, puis ce qu’il abîme et transforme en tourments hallucinés, en délires de laideur.

Elle se vit en femme-décombres au milieu des gravats de sa vie bombardée. Nos vies, les vies des villes, on pouvait les comparer. Berlin était une femme. Un jour, Julia reviendrait et entamerait avec elle un dialogue amical. Il semblait qu’elles avaient quelques points communs. Oui, elle reviendrait, elle se le promettait, bientôt.

Lorsqu’elle consulta sa montre, il était presque six heures. Elle paya, sorti du jardin à regret et commença de suivre, pas à pas, l’itinéraire de son plan. Elle trouva le groupe en train de faire des “balances”.

Ils étaient tous sur la scène, concentrés sur leurs instruments ou tenant le micro à deux mains et cherchant la puissance idéale de leurs voix. Théo était aux claviers, Tom à la basse, Louma à la guitare, Sarah et Chloé chantaient, la première avait un saxophone suspendu au cou et l’autre jouait aussi du bandonéon. Dans la salle encore éclairée, il y avait autour de Julia les autres musiciens qui allaient se succéder toute à l’heure. Le Festival avait convié plusieurs groupes européens. Le Cri du Chat passait dans les premiers, aussi répétaient-ils très tôt.

Plus tard, ils descendirent dans la salle, retrouvèrent joyeusement Julia et allèrent prendre un verre dans les alentours. Ils lui demandèrent à quoi elle avait occupée sa journée. Elle n’osa pas leur dire qu’elle avait seulement lu au calme l’histoire d’une ville qu’elle avait sous les pieds et qu’il aurait suffit de découvrir en marchant.

Quelques heures et quelques pintes de bière plus tard, elle assista au concert, bien installée dans les premiers rangs. Elle fut profondément émue et fière de les avoir rencontrés. Sa belle journée de paix et d’introspection s’achevait en joyeuse apothéose.

Depuis leur première rencontre, elle entendait des choses qu’elle n’aurait jamais découvertes sans eux. Durant la nuit blanche, tous ces disques qu’elle ne connaissait pas, et maintenant, les airs de ses amis, leurs violences, leurs compositions syncopées, leurs éclats, leurs refrains jubilatoires, lui donnèrent envie de ne plus jamais laisser tomber, plus jamais capituler. La musique était une terrible marque de l’air du temps, et ce temps là, elle et son mari l’avaient abandonné, au profit d’une paresse qui mène au coma domestique, à la vie somnambule.

Si elle s’installait à Berlin, dès demain, dans combien de temps oublierait-elle François ? A qui sommes-nous si attachés que nous ne pourrions pas nous défaire de leur emprise et nous échapper ? Dans une vie partagée, qu’elle est la part du mensonge nécessaire ? Celui de l’infidélité, bien sûr, mais aussi celui que l’on se fait à soi même : l’obligatoire oubli que le monde est vaste, qu’il y a autour de soi des Berlin par centaines, où l’autre n’aurait peut-être plus sa place, où nous aurions la nôtre, émerveillés de nouveauté.

La nuit qui suivit ressembla à la première. Dans la voiture de Rolf, une Oldsmobile jaune, ils traversèrent le Tiegarten et sillonèrent quelques rues de l’Est. Julia but les bières qu’on lui tendait et aspira sur les joints qu’on lui passait. Par les fenêtres ouvertes de la voiture, le livre de l’après-midi prenait du relief, quittait les pages, s’animait. Ils burent, parlèrent, écoutèrent d’autres musiques dans les bars de Mitte Berlin, aux alentours de Torstrasse. Julia ne parlait plus. Elle revivait ces deux jours en boucle comme si son esprit faisait des colliers avec le déroulement des choses.

Elle se laissa aller aux images, aux sons. Elle épia les Berlinois comme s’ils étaient les icônes vivants d’un monde plus libre que le sien. Elle vit une fille qui changeait de perruque comme de conversation, un solitaire épier les femmes en cuir noir le long d’un parc obscur, une serveuse vêtue de noir demander en pleurant à un client pourquoi il n’était plus venu depuis si longtemps, un homme regarder sa main, comme si elle allait lui quitter le bras, une fille rousse sculpter l’air enfumé comme si c’était de la glaise, un homme d’âge mur parler des heures à une fille boudeuse qui ne lui répondait qu’en dessinant, un autre s’évanouir et offrir du schnaps à l’assemblée en revenant à lui.

Une autre nuit passa dans la vie de Julia et le matin la retrouva guérie, apaisée, soulagée. Cette fois-ci, vraiment.

A six heures, ils rentrèrent s’effondrer sur les lits de la pension Funk, embrassèrent tous le beau visage d’Asta Nielsen, se réveillèrent vers cinq heures le lendemain, eurent juste le temps d’un “frühstück” pantagruélique dans la salle à manger et d’une courte flânerie dans les environs. Le train qui les ramenait vers Paris parti vers dix heures.

A neuf heures, le lendemain, ils se retrouvèrent sur le quai de la Gare du Nord, passablement hébétés. Sarah proposa à Julia de venir se reposer chez elle avant de prendre une décision. Julia hésita, puis les embrassa tous, un par un, en les serrant dans ses bras. On échangea des numéros de téléphone, promit de se revoir.

Quelques minutes plus tard, Julia prenait un petit déjeuner au Terminus Nord. A dix heures, elle prit un taxi qui l’emmena à la gare Saint-Lazare. Elle prit un billet pour Dieppe, via Rouen où il y aurait une heure d’attente.

Vers deux heures de l’après-midi, Julia, la robe chiffonnée comme un mouchoir d’enfant, un sac de toile au bout du bras, le visage blafard sous l’éclat blanc du soleil matinal, sorti de la gare de Dieppe, longea le bassin Duquesne, prit à gauche la Grande Rue, juste avant l’hôtel Aguado, arriva rue de la Morinière et monta chez elle.

L’appartement était vide. Elle mit de l’eau à chauffer, se prépara du thé, retira sa robe, s’installa sous une douche tiède. Plus tard, en peignoir, elle buvait son thé. Par la fenêtre de la cuisine, les nuages indécis de cette partie de la France filaient trop vite pour être pris au sérieux.

Elle était partie depuis mardi, on était déjà samedi. Quand François rentrerait, elle lui proposerait de prendre un avion et d’aller passer ensemble une semaine à Berlin. Là-bas, ils se parleraient dans le bruit des autres et les sons de musiques inconnues. Julia ne savait pas encore ce qu’elle ferait s’il refusait. Et pourtant elle savait qu’il n’accepterait pas une idée qu’elle ramenait de si loin.

Elle s’habilla, tourna deux rues et alla s’asseoir sur le muret du boulevard Foch. Sa fatigue lui fit naître une autre idée bizarre. La mer, malgré sa puissance et son mystère, était toujours là où l’on savait la trouver. Elle n’avait pas la capacité de disparaître si on la blessait.

Pas de commentaire

Pas encore de commentaire.

Syndication RSS Identifiant URI du trackback

Laisser un commentaire