AU BORD DE LA SPREE

“Après tout, le trou noir ne capteque ce qui passe près de lui.

La preuve, c’est qu’il y en a beaucoup

dans l’univers et qu’ils n’ont pas avalé

toute la matière.”

Seth Loyd, physicien.

C’est le début du mois de janvier, peut-être le six ou le sept. En flânant sur le boulevard Unter den Linden, j’entre dans une papeterie et j’achète un nouvel agenda. Depuis quelques jours, je note mes rendez-vous sur des feuilles volantes.

En rentrant chez moi, dans le quartier de Charlottenburg, je prépare du thé et j’entreprends de recopier le répertoire.

A chaque nouvelle personne, les images se bousculent, les souvenirs cognent. Il faut marquer des pauses, reprendre plus tard. Une demi-heure après, j’achève seulement la page des O. J’aborde alors celle des P : Clara Po… Franz et Sabine Pe… Bettina Pi… Heidi Pl… Peter Pi… Whilelm Von Pl… Otto Pa… Hanz Po…

L’un d’eux retient mon attention : Bettina Pieck.

Je reste un certain temps penché sur ce nom étrange, ainsi que sur le numéro de téléphone qui suit. Ils ne déclenchent rien, pas même un écho lointain. Je plonge dans des nuits ensevelies, des appartements délaissés, des bureaux fréquentés, des groupes rencontrés, des spectacles vus, des boutiques, des rues, des trains, d’autres villes, d’autres régions, d’autres pays même, sans parvenir à rendre à Bettina Pieck un semblant d’existence.

Je décide d’appeler. Après quatre sonneries, un répondeur se déclenche. La voix est précédée de l’Adagio de Samuel Barber, que je reconnais, car Lara m’a offert autrefois la version de l’orchestre symphonique de Baltimore. Puis une voix se glisse :

- Vous pouvez laisser un message. Merci beaucoup.

Elle a laissé quelques notes d’Adagio entre message et merci. Je raccroche et rappelle une seconde fois, afin d’écouter attentivement la voix et lui trouver une identité. Malheureusement, l’Adagio couvre cette voix. Je suis à court de mots justes et simples. Je ne dis rien.

Le soir même, vers l’heure du dîner, je tente de nouveau ma chance. Bettina Pieck est peut-être rentrée. Non. L’Adagio, toujours. Et la voix discrète, presque embarrassée de s’immiscer entre les notes d’un chef-d’–uvre.

Une dizaine de jours passent, qui sont occupés par un déménagement pénible et laborieux.

Je vis depuis dix ans dans le même appartement, au Nord-Ouest de Berlin. De mes fenêtres, je vois la Spree longer le Schloss-Garten et virer soudain vers le centre comme si un fleuve pouvait y avoir un rendez-vous. J’y ai partagé la vie de Lara durant les sept premières années - puis son départ l’a rendu si étendu, si vaste, que j’ai ressenti le besoin de le remplir d’objets qui deviendraient des souvenirs ou de souvenirs qui finiraient par n’être que des objets.

C’est ainsi que je me retrouve un matin à la tête d’une armée de déménageurs, perdu dans un dédale de cartons, de lampes, de chaises, de boites, de sacs, de téléviseurs, de centaines de choses qui semblent, chacune, dotées d’une mémoire et d’un jugement, capables d’insolence et de mépris, comme les êtres aux formes multiples d’un mauvais conte pour enfants.

J’ai trouvé sous les toits une belle grande pièce grenier, dans le haut de Mitte Berlin, Bergstrasse. Un studio me parait plus propice à l’élimination définitive des cauchemars, qui organisent des fêtes et de joyeuses réunions dans les pièces où vous n’êtes pas.

Après le départ de Lara, les cloisons qui séparaient le salon de la chambre ou la chambre du bureau, sécrétaient des plaintes, des coups, des chants, des rires, qui m’obligeaient à dormir tantôt ici, tantôt là, victime de l’espace.

Alors que la majorité des citadins rêvent de s’agrandir, j’ai cherché durant plusieurs semaines une belle pièce unique, seule susceptible de contenir ma tristesse d’homme quitté.

Allongé sur mon lit, j’avais envie de contempler les quatre frontières d’une ère nouvelle, comme on surveille du haut d’une tour les extrémités d’un royaume.

Il me faut plus d’une semaine supplémentaire pour vendre, ranger, jeter, classer ce grand corps envahissant que sept ans de vie en commun et trois années trop communes ont nourri, gavé, jusqu’à le rendre monstrueux.

Enfin, je me retrouve un soir dans une pièce idéale.

Un bon et grand lit tient le rôle vedette, alors qu’un buste en plâtre de Nefer Titi, trouvé autrefois par Lara chez un brocanteur, posé au sol, et deux étagères de livres entretiennent un paisible dialogue, sans que je sois dérangé. C’est dans cet univers lavé de ses vieux mondes que je vais tenter de respirer un nouvel air.

Curieusement, le nom de Bettina Pieck se glisse encore dans les particules de ce souffle, rescapé d’une révolution dont il ne reste pourtant pas grand chose.

Quelques jours après mon installation, un samedi soir, je me lève pour aller chercher mon agenda dans la poche intérieure de ma veste, où je le range toujours, mais il n’y est pas. Dans les autres poches non plus.

Je fais plusieurs fois le tour du studio, regarde sous le lit, dans le classeur des factures, derrière Nefer Titi, sur les tranches des livres, dans les placards de la cuisine américaine, sous l’évier, dans les poches des pantalons, dans le panier de linge sale, dans les toilettes, sur le rebord de la fenêtre, dans les manteaux d’hiver, dans les chaussures, dans la boite à cirage - rien.

Déprimé, je sors.< P>

Dans l’un café des cafés à la mode qui bordent Oranienburger Strasse, près de la synagogue, je bois plusieurs pintes d’une bière sombre. Je raconte mon histoire d’agenda perdu à une jeune femme séduisante, rousse et irlandaise. Ses tâches caramel laissent prévoir une belle patience, comme il a dû en falloir à celui qui les lui a dessinées.

J’ai toujours eu pour la rousseur une passion égale à la méfiance qu’on leur a témoignée au cours des siècles. En France, le bon Roi Saint Louis obligeait les filles publiques à se teindre en rousse pour les identifier. Judith était rousse, qui trancha la gorge d’Holopherne, ainsi que les Danaïdes, qui ont tué leurs époux durant la nuit de noce. Et j’ai eu longtemps chez moi une reproduction du peintre Emile Ehrmann : Oedipe et le Sphinx, dans laquelle le monstre de Thèbes est une ravissante créature aux cheveux rouges, en bataille, et dont les mains sont des pattes de lion griffues.

Qu’elles soient différentes, c’est un fait. Mais je ne leur ai trouvé jusque là que des particularités qui les rendent passionnantes. Jusqu’à cette blancheur fragile, sur laquelle une main posée laisse, quand on la retire, une empreinte faite de peau et de sang.

Nous commandons deux autres pintes.

J’apprends qu’elle est peintre, née à Dublin, qu’elle a grandi à Cork, au sud du pays, qu’elle vit en Allemagne depuis trois ans et qu’elle s’appelle Kitty.

Avant de quitter l’endroit, nous notons nos numéros sur les deux parties de l’addition. Je la vois s’éloigner sur l’avenue comme une flamme qui s’éteint. Je retrouve ma pièce monacale, mon grand lit, mon téléphone orphelin et ma Néfer Titi au nez pointu. Je laisse un message de bonne nuit sur le répondeur de Kitty. Des éphélides incandescentes habillent pour la nuit les ombres nues.

Les jours suivants, le nom de Kitty revient de plus en plus souvent sur les pages d’un agenda tout neuf. Lors d’une soirée très arrosée, je lui présente Nefer Titi. Elle trouve mon décor affreusement triste et y tend des tissus turcs achetés pour presque rien au marché de Maybachufer. J’ai délaissé les bords de la Spree, le Bosphore coule désormais le long de mes murs.

Je la laisse semer chez moi un désordre anglo-saxon, roux et tendre. Je n’ai rien partagé depuis longtemps. Des centaines de mains s’impriment sur sa peau diaphane.

Le soir, elle peint à l’huile des formes ovoïdes sur des toiles plus hautes que mon plafond. A quatre pattes sur le plancher, elle dessine à plat des univers qui, une fois relevés, ne passent plus la porte d’entrée. De notre lit, j’aime la voir donner naissance à une chose aussi semblable au sens général : nous ne cessons d’échafauder des projets qui ne tiennent pas debout avec une sincérité enfantine.

Moins d’un an plus tard, elle me demande de l’accompagner pour visiter un appartement qu’elle a trouvé pour elle. Dans le journal, l’annonce entourée d’encre bleue n’a rien de célibataire. En trois lignes, le nombre de pièces et le prix de la location dissimulent mal des projets irlandais que je feins, méfiant, de ne pas comprendre.

- Tu serais bien, ici, pour écrire, dit-elle pendant la visite.

Elle veut dire écrire, se nourrir, peindre, s’attendre, s’étreindre, éteindre, dormir…

L’homme de l’agence devient invisible. Kitty me rive son regard de plomb. Elle attend que je prononce une phrase plus décisive que d’habitude. Quand nous sortons de là, je dis que c’est parfait, que nous serons bien. L’employé s’éloigne. Il se sent de trop, car nous sommes déjà devant chez nous.

Le soir même, mon studio a cet aspect dérisoire et impersonnel des villes que l’on traverse en train. Même Nefer Titi a le regard lassé des chefs de gare qu’aucun départ n’émeut.

Il me reste dix jours pour me faire à l’idée de recommencer à zéro ce qu’une lointaine Lara a réduit à néant.

Ce déménagement-là a le mérite d’être plus simple que le précédent, puisque je laisse le lit, que je vends Nefer Titi sous les arcades du S-Bahn et que j’offre mes livres à l’étudiant qui reprend le studio.

Nous avons les clefs du nouvel appartement quelques jours avant Noël. J’ai retrouvé la Spree, plus bas qu’autrefois, près de l’église Saint Nikolai. Je commence à écrire sérieusement à cette époque-là.

Kitty peint dans la pièce voisine. Elle crée dans l’air une rumeur muette qui m’aide à rester seul sans me sentir abandonné. Avec Kitty, nous ne promettons rien, n’exigeons pas. Un plus un ne donne pas forcément un chiffre. Un plus un donne du courage et ce n’est déjà pas si mal. Notre appartement ressemble à celui de deux enfants terribles. Son désordre est du temps gagné sur la tendresse. Un an et demi de cette harmonie rare se sont écoulés lorsque je reçois un appel étrange. A l’appareil, une voix d’homme âgé :

- Vous êtes bien monsieur X ?

- Oui, dis-je.

- Voilà, poursuit-il. Il y a un peu plus d’un an, sous les arcades du S-Bahn, j’ai acheté un moulage de Nefer Titi et…

- Oui… ?

- … Et… Je l’aimais beaucoup, voyez-vous, et… J’ai été très triste lorsqu’elle s’est cassée…

- Ah oui… ?

C’est la voix d’un homme qui a peu l’occasion de s’exprimer et qui profite de l’occasion en prenant son temps.

- Voyez-vous, reprend-il, je l’avais posée sur un piano, devant une fenêtre. Je suis sorti faire quelques courses. Un courant d’air a ouvert violemment cette fenêtre pendant mon absence. Quand je suis revenu, Nefer Titi était en mille morceaux sur le sol…

Il profite d’une pause pour tousser ou le contraire.

- C’est dommage, dis-je.

- Oui, vraiment… J’y tenais beaucoup… Et j’avais l’impression qu’elle s’était habituée à moi…

Je me souviens parfaitement des yeux noirs et brillants de Nefer Titi, peints sur le plâtre. La mienne avait fait office de présence féminine avant l’arrivée de Kitty.

- Bon, dis-je après un silence. Qu’est-ce que je peux faire pour vous, Monsieur ?

- Oh, vous rien, Monsieur… C’est moi qui peux faire quelque chose pour vous…

- Ah oui ?…

- Voilà… Parmi les morceaux de plâtre, j’ai retrouvé un carnet en cuir, tout neuf… un agenda… sur la première page, il y avait votre nom… je vous ai trouvé par les renseignements, voilà… Je sais que c’est surprenant, mais cet agenda devait être dans la tête de Nefer Titi… à l’intérieur, je veux dire…

Il tousse en riant ou le contraire.

Il me faut quelques instants pour que la Nefer Titi brisée devienne la mienne. Et que je retrouve mentalement cet instant, qui m’avait échappé, où j’ai, lors du premier déménagement, posé le carnet sur le socle creux de Nefer Titi retournée… Un déménageur ou moi-même, avons dû l’effleurer et l’y faire tomber. Ou bien l’a-t-on momentanément glissé à l’intérieur, pour le protéger de la poussière.

En tout cas, il est allé se nicher dans les pensées de la Reine Egyptienne et il y est resté, tout ce temps. Je me revois chercher partout, dans le studio. Je n’ai pas deviné l’espièglerie que dissimulait le regard fier de la Reine de la XVIII ème Dynastie.

- Voulez-vous le récupérer ? demande l’homme.

- Oui. J’aimerais bien, dis-je.

- J’ai du mal à marcher. Je vous donne mon adresse…

Je bois quelques apéritifs dans le salon surchargé du vieil homme. Ce dernier est professeur d’allemand en retraite. Il a trois chats, des dessins de Léonor Fini à tendance érotique, des livres aux tranches usées, des rhumatismes, une canne en bois sombre au pommeau en forme d’aile d’oiseau de proie - ou d’ange, on ne sait pas. Les volets sont fermés, sans doute pour éviter de les ouvrir.

Il me montre le visage de Nefer Titi brisé dans sa poubelle. Il en prend un morceau et me le tend pour que je compatisse.

- Quel dommage, dit-il, regardez cette bouche, c’était du travail d’artiste… Pourquoi l’aviez-vous vendue ?…

- Pour avancer, dis-je. C’était le cadeau d’une femme qui s’était lassée de moi. Nefer Titi était devenue un témoin gênant.

- Je comprends, dit-il, en déposant délicatement la bouche dans le sac poubelle.

Je me demande si sa solitude est choisie ou s’il a perdu quelqu’un, lui aussi, par nonchalance ou par maladie.

Il me donne l’agenda.

Dans le bus du retour, je le feuillette. Il est curieux de retrouver ce que l’on croyait perdu. La chose est à la fois étrangère et familière. C’est une part de nous, dont nous avions fini par accepter l’absence. La revoir nous fait souvenir des efforts qui nous avaient été nécessaires pour l’oublier - je n’ai jamais revu Lara. Sa présence me ferait parcourir en sens inverse le long chemin qui, désormais, nous sépare. Je craindrais de la découvrir encore familière, alors que je la veux étrangère, à tout jamais.

Je profite du retour et de l’heure de pointe, pour recopier quelques noms du répertoire, dont j’avais perdu la trace.

Parmi eux, il y a Bettina, bien sûr. Bettina Pieck. Son nom s’était effacé, jour après jour. Je voulais savoir qui était Bettina à l’époque où mes jours et mes nuits n’étaient pas encore peuplés des s–urs de Barberousse ou d’Erik le Rouge. Je note pourtant ce nom, ce prénom et le numéro qui suit.

En rentrant, je range le carnet entre deux factures, comme une relique.

J’essaye alors d’écrire un vrai roman. J’en ai assez des histoires courtes. Six mois passent. Kitty, elle, s’est mis en tête d’apprendre à sculpter. A la maison, elle travaille la glaise sur la table de la cuisine. Elle va aussi tous les deux jours taquiner les veines du marbre dans un atelier de sculpture de Friedichshain.

Sous la tiédeur de la couette, sa main valide cherche sur mon corps les reliefs qu’elle tentera d’imposer, le lendemain, au travertin ou au carrare. Je fais bloc, moi aussi. J’accepte d’être, comme le maillet, l’un des outils de ses progrès.

Puis, le roman que j’écris m’échappe. L’histoire s’effrite comme du comblanchin. Kitty revient souvent très tard de ses cours. Les questions se bousculent derrière l’affreux portillon des pensées sombres : Aurais-je dû écrire plus tôt ? Qui raccompagne Kitty lorsqu’elle loupe le dernier métro ? L’enfant dont elle évoque l’absence dans son ventre est-il roux ou brun, dans son berceau d’avant-monde, où on le prépare, juste avant de le glisser sous la peau de nos caresses ?

Un soir, une crevasse béante traverse l’appartement de part en part. Elle s’élargit, engloutit tout. Je ne m’accroche plus à rien, tout m’écorche. Une promenade dans les alentours ne calme pas le séisme. Je suis paumé, jaloux et indécis quant à la nécessité de mettre au monde un être qui risque d’avoir certains de mes défauts.

Ce soir là, je compose le numéro de Bettina Pieck. Il est presque dix heures. Il pleut.

On décroche. Une voix de femme dit :

- Allô ?

- Bonsoir… Vous êtes bien mademoiselle Pieck ?

- Madame Pieck, dit-elle.

- Ah, bien sûr, dis-je, pour gagner du temps.

- Que voulez-vous ? Nous sommes à table !

La sécheresse de sa voix me surprend, sans que je sache pourquoi.

- Vous êtes bien madame Bettina Pieck ?

- Non… Je suis sa s–ur… Qui la demande ?

- Un ami.

- Quel ami ?

- Heu… Du lycée.

Il y a un silence violet.

- Le lycée, elle n’y est pas restée longtemps. Ils n’ont pas eu beaucoup l’occasion de la voir !…

- C’est vrai… Ce n’était pas son truc, les études, à l’époque… C’est pour ça qu’on s’entendait bien.</P> class=MsoNormal style=”MARGIN: 0cm 42.55pt 0pt 70.9pt; TEXT-INDENT: 35.45pt; TEXT-ALIGN: justify”

Je dois inspirer confiance. Ne pas retourner sur mes pas.

- C’était pas son truc, non, dit-elle… On se demande ce que c’est, son truc, à Bettina… Elle habitait ici, avant. Elle habitait chez nous… Maintenant, elle a quitté la ville… Qu’elle y reste !…

- Elle n’a jamais aimé Berlin, dis-je.

- On l’a pas obligée à venir chez nous, hein ! On est assez nombreux comme ça.

- C’était une époque difficile… Elle ne savait pas où aller, rajoutai-je.

- Elle ne le saura jamais, mon pauvre monsieur !… Mais bon, bref… Vous voulez quoi ? Son adresse ?…

- J’aurais préféré son téléphone… Excusez-moi…

- Elle en n’a pas, mon pauvre ami… Le téléphone, ça se paye… Chez nous, elle avait sa ligne, à nos frais ! Quand ce sera gratuit, vous pourrez appeler… Coupez pas…

J’entends un bruit de tiroir qu’on ouvre, un désordre où l’on plonge la main, une feuille que l’on déplie. Intimité lointaine et invisible. Milliers de foyers que la ville fait pousser dans ses pierres, comme des plantes au feuillage gras.

- Vingt six Ulster Strasse, à Wannsee, dit-elle d’un trait. Bon… Et dites-lui que… Qu’elle nous doit rien… On tire pas sur un corbillard, comme on dit… On a tout essayé, avec mon mari… Ça peut venir que d’elle… C’est à elle de réagir…

Chacun d’entre nous sait parfaitement ce que les autres doivent faire pour être des gens biens. S’ils nous avaient créés, nous serions des anges. Hélas, nous n’avons pas été imaginés par l’homme, comme la cafetière ou la machine à percer les –illets.

Le lendemain, en milieu de journée, je prends le S-Bahn à Friedrichstrasse. Après Friedeneau, je me sens déjà plus léger.

La banlieue est une série de bras que la ville étire en bâillant. Les lignes du S-Bahn sont ses muscles tendus et vifs. Même si l’on quitte Berlin, les réseaux qui nous transportent dans ses alentours semblent de connivence. Les paysages qui défilent s’avouent provisoires. Leur accueil en forme de chaos ressemble à ces gens qui ne savent ni comment vous rencontrer, ni comment vous quitter.

Botanischer Garten, Zehlendorf, Mexicoplatz, Wannsee.

Près de la gare, dans un café, un client m’indique l’Ulster Strasse.

- Vous êtes en voiture ?

- Non.

- Tant mieux. Vous allez couper par là…

Il m’indique du doigt un sentier pierreux qui grimpe entre deux murs de planches. On pourrait croire à un simple renfoncement, mais chaque pas dévoile un autre virage, bordé tantôt par des arbres chétifs, tantôt par des grilles semblables à celles qui protègent les terrains vagues new-yorkais.

Enfin, je débouche sur une rue minuscule. C’est effectivement l’Ulster Strasse. Le vingt-six n’est pas loin.

La maison de trois étages semble abriter peu de locataires. Je pousse la grille du jardinet, puis la porte de la maison. Il y a dans le couloir quatre boites aux lettres. Seule, l’une d’elles porte une étiquette d’écolier : Bettina P - 1er G

Au premier, la sonnette de l’unique porte ne semble pas fonctionner. Je frappe trois coups. J’entends des pas discrets. Quelques secondes passent, chargées d’hésitation. Puis on ouvre, enfin. Je me trouve face à une femme qui doit avoir à peu près mon âge. Elle est brune, elle a le teint pâle, des yeux noirs, des joues creuses. Ses cheveux dégringolent en désordre jusqu’au bas de son dos. Elle porte un fin débardeur blanc et un jean noir. Elle est nu-pieds. Dès qu’elle me voit, ce visage grave devient un sourire sidéré. Ses yeux restent tristes, mais sa bouche donne à l’ensemble un élan de bonne volonté.

- Quelle surprise ! dit-elle. Je ne m’attendais vraiment pas à vous voir…

Je suis persuadé de ne pas connaître cette femme.

L’intérieur est meublé de façon singulière : un imposant buffet, un vaisselier dont les assiettes ont été remplacées par des annuaires, des médicaments, des magazines et des cartouches de cigarettes, plusieurs canevas au mur, représentant des biches et leurs progénitures ou des carrosses tirés par des licornes, un canapé de Skaï blanc, recouvert d’un tissus au crochet, un aquarium sans poisson, dans lequel cohabitent des boites de bière, des mégots, des papiers gras, des emballages de hamburgers de fast food, et un roman policier français à la fameuse couverture noire, dont on ne voit pas le titre.

- Ce n’est pas chez moi, dit-elle. Je sous-loue. Une grand-mère qui est à l’hôpital. Cet endroit ne me ressemble pas.

- Tant mieux, dis-je.

- Je devrais mettre un peu d’ordre… Au lieu de ça, je laisse tout aller… Je n’arrive pas à faire des efforts pour ce qui me déplaît… Ici, de toute façon, c’est moche… Si plus rien ne me plaît, je ne fais plus d’effort du tout…

Nous sommes debout, l’un face à l’autre, un peu raides.

- Je connais ce genre de période.

- Asseyez-vous… C’est bizarre que vous soyez là, dit-elle après un court silence. Pourquoi êtes-vous venu ?

Elle n’attend pas ma réponse et demande :

- Vous voulez boire quelque chose ? Il y a de la bière…

- D’accord.

- Comment avez-vous eu mon adresse ? Il y a longtemps, non ? Combien de temps, déjà ?

J’attends la troisième gorgée pour lui avouer la vérité. A partir de là, je lui raconte tout : les agendas qui se suivent et ne se ressemblent pas, les déménagements, les intimités, les solitudes. Je lui fais le portrait griffonné de ma vie et celui en trois dimensions de Nefer Titi.

- Votre nom m’accompagnait toujours, comme une mélopée. Vous m’obsédiez. Pourtant, je ne savais pas qui vous étiez.

- Et maintenant ? demande-t-elle, souriant de nouveau, comme une petite fille qui a posé les termes d’une charade et regarde les adultes s’embrouiller.

- J’ai peur de vous blesser, Bettina. Voyez-vous, je pensais vous reconnaître au premier coup d’–il, mais… J’ai beau vous regarder, rien ne vient… Rien du tout…

Elle décapsule deux autres bières et nous ressert. Deux ronds de mousse immaculés vibrent imperceptiblement sur les verres.

->

Elle fait une pause, boit quelques gorgées.

- Je ne me rappelle de rien, Bettina. Rien, c’est incroyable…

- Au petit matin, j’ai trouvé votre agenda et j’y ai écrit mon nom et le numéro de l’appartement de ma s–ur. Vous n’avez jamais appelé…

En revenant vers Berlin, je pense que Bettina Pieck tisse un lien ténu entre Kitty et Lara. Trois femmes aux destins si différents. La blonde, la rousse et la brune, semblent danser sans geste et sans bruit dans l’imagination d’une autre femme, de plâtre celle-là, la belle Nefer Titi, qui a gardé précieusement son mystère.

Je me demande si le corps garde la trace des nuits comme l’esprit conserve ses aventures du jour. Je n’ai pas revu Bettina. Je n’ai plus de nouvelles de Kitty. Une autre femme a prit leur place, dont le prénom n’a rien à faire avec cette histoire.

Malgré tout, depuis cette époque, chaque fin d’année, lorsque je recopie le répertoire de mon agenda, je sens au fil des pages battre des pouls fragiles. Je sais que ces coulées d’encre bien alignées composent un étrange poème. On peut y lire des dangers vaincus. Des plaisirs à venir.

Ou le contraire, parfois.

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